"C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule."


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8.1.15

C.H.I.A.L.E.R.



Le 12 octobre 1936, face au général franquiste Millan Astray et à ses phalangistes hurlant "Vive la mort !" et "Mort aux intellectuels !", le philosophe Miguel de Unamuno, recteur de l'université de Salamanque fit la réponse suivante :
Je viens d’entendre le cri nécrophile « Vive la mort » qui sonne à mes oreilles comme «  A mort la vie ! » Et moi qui ai passé ma vie à forger des paradoxes qui mécontentaient tous ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire avec toute l’autorité dont je jouis en la matière que je trouve répugnant ce paradoxe ridicule. Et puisqu’il s’adressait au dernier orateur avec la volonté de lui rendre hommage, je veux croire  que ce paradoxe lui était destiné, certes de façon tortueuse et indirecte, témoignant ainsi qu’il est lui-même un symbole de la Mort.
Une chose encore. Le général Millan Astray est un invalide. Inutile de baisser la voix pour le dire. Un invalide de guerre. Cervantès l’était aussi. Mais les extrêmes ne sauraient constituer la norme. Il y a aujourd’hui de plus en plus d’infirmes, hélas, et il y en aura de plus en plus si Dieu ne nous vient en aide. Je souffre à l’idée que le général Millan Astray puisse dicter les normes d’une psychologie des masses. Un invalide sans la grandeur spirituelle de Cervantès qui était un homme, non un surhomme, viril et complet malgré ses mutilations, un invalide dis-je, sans sa supériorité d’esprit, éprouve du soulagement en voyant augmenter autour de lui le nombre des mutilés. Le général Millan Astray ne fait pas partie des esprits éclairés, malgré son impopularité,  ou peut-être, à cause justement de son impopularité. Le général Millan Astray voudrait créer une nouvelle Espagne - une création négative sans doute - qui serait à son image. C’est pourquoi il la veut mutilée, ainsi qu’il le donne inconsciemment à entendre.
Cette université est le temple de l’intelligence et je suis son grand prêtre. Vous profanez son enceinte sacrée. Malgré ce qu’affirme le proverbe, j’ai toujours été prophète dans mon pays. Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai dit. »

Aujourd'hui encore, les obscurantistes possèdent une surabondance de force brutale, mais ils n'ont ni la raison ni le droit dans leur combat. Hier, des hommes ont tué d'autres hommes et je me demande comment l'expliquer au Pois chiche.

(Le dessin est de Banksy et le discours d'Unamuno a été traduit par Michel Del Castillo)

24.1.14

J'ai la mémoire qui flanche...




Bon, je vais poser ton sac de judo à côté de mon sac à main, comme ça, je suis sûre de penser à le prendre. Je remplis la feuille de rythme de la Mouette pour la crèche... Voilà, on est bon. Allez zou, on se dépêche, on va arriver en retard à l'école. Attends, je ferme la porte et après je prends Yoda, ok ? C'est marrant, j'ai l'impression d'oublier quelque chose... Ah ben oui, j'ai oublié de te mettre ton pschit dans le nez. Tant pis, on en mettra ce soir. Putain, mon téléphone ! Fluck, veux-je dire ! Sapristi de sa mère, j'ai oublié mon téléphone là-haut. Attends-moi, loulou, je remonte chercher mon téléphone. Tu sors pas dans la rue sans moi, hein ? Maintenant on court, on court, on est à la bourre. Enfin, pas trop vite quand même, parce que la Mouette va nous rendre son petit-dej' dans le porte-bébé. Bonjour tout le monde, bonjour la maîtresse, bonjour... toi dont j'ai totalement oublié le prénom. C'est quand, déjà, la visite médicale ? Le 7 février. Faut que je note ça quelque part, je sens que je vais zapper. Enlève ton manteau, loulou. Mais... t'as pas de pull ? Pourquoi t'as pas de pull ? Et merde, j'ai oublié de vérifier avant que tu mettes ton manteau. Crotte de bique, veux-je dire. Allô mon Brun ? T'es encore à la maison, là ? Tu peux faire un détour par l'école, parce que le nain est en chemise. Ceci n'est pas un code, hein. OK, je t'attends devant. Je te mettrai ton pull sur ton porte-manteau, mon chou, d'accord ? Tu le mets avant d'aller en récré. Bonne journée, mon coeur ! Aujourd'hui, c'est Maman-Clo qui vient te chercher. J'ai oublié de le dire à la maîtresse, tiens. Pas grave, elle est sur la liste et de toute façon, je pense que si Elvis lui-même descendait du Ciel en costume lamé pour venir chercher le Pois chiche, personne ne tilterait. Direction la crèche, c'est à ton tour ma choupette. On se déshabille... Je t'ai mis un pull à toi, c'est une bonne nouvelle. Bonjour... PAULINE ! Pardon, j'ai crié. C'est que ça m'est revenu d'un coup. La quoi ? Mais bien sûr, la feuille de rythme ! Alors, je vois parfaitement où elle est. Elle est sur la table du salon. Chez moi, c'est-à-dire. Donc pas du tout ici. Heureusement, je me souviens très bien à quelle heure elle a mangé. Ou presque très bien. Au revoir, ma douce ! A ce soir ! Faut pas que je traîne, moi, 6Francs m'attend déjà depuis une plombe. Je vais prendre le bus. Ça tombe bien, le voilà ! Bonjour monsieur. Oh là là, faut que je pense à racheter des tickets, il ne m'en reste que deux. Putain, j'ai oublié mon livre... Fait chier. Tant pis, je vais regarder IG, ça va m'occuper. Ah, on est déjà à Oberkampf. A Oberkampf ? Sauf qu'on a rendez-vous à Ledru Rollin. Je lui ai dit hier que ça m'arrangeait. Quand on n'a pas de tête, on a des jambes : je file prendre le métro. Mince Francis, je viens de me rendre compte que j'ai oublié de prendre l'écharpe dont je t'avais parlé, tu sais, celle que... C'est ça, celle que tu as autour du cou. Oui, oui, oui, ça me revient, je te l'ai apportée la semaine dernière. Bon, je vais peut-être aller bosser, moi. 12 h 45, c'est bientôt l'heure de manger ! Ça tombe bien, je crève la dalle. Tiens, un texto d'un numéro inconnu. "T'es où ?" Ça doit être une erreur. "C'est qui ?" Pas de réponse, tu vas voir que le gars va même pas prendre la peine de me dire que c'est une erreur. "Heu ben Opio et Peggy." AAAAAAAH, le déjeuner avec Opio et Peggy ! MAIS NON ! Mais c'était demain ! C'était demain, non ? J'étais sûre que c'était demain ! Aaaaah, mais pourquoi ? POURQUOI ? J'ai oublié d'ouvrir ma boîte mail, elles ont dû se fixer rendez-vous par mail ce matin. Mais donnez-moi un cerveau, bordel ! C'est foutu, c'est trop tard. Je me hais. Ouh là, j'avais pas vu l'heure. Faut que je me dépêche d'aller chercher la Mouette. Surtout que je dois m'arrêter pour lui acheter une boîte de lait, ça m'étonnerait que le Brun y ait pensé. Heureusement que je suis là pour penser à tout, je te jure. En parlant de penser à tout, je vais prendre le livre pour Sophie, ce soir. Ça fait au moins deux mois que je dois lui apporter. D'ailleurs, il y en avait un autre pour Peggy, faudra que je pense à le prendre la prochaine fois. Ah, le bus est là ! Fuck, j'ai plus de tickets. J'ai oublié d'en acheter. C'est pas grave, je vais prendre le métro. Et si j'achetais aussi de quoi faire des crêpes, pour le dîner ? "Bonsoir, vous n'oubliez pas qu'on fait la galette de la crèche, demain soir ?" Non, non, je ne pense qu'à ça. Je vais me le tatouer sur le front à côté de ma liste de course. Nan, je déconne. Je vais l'écrire quelque part. J'ai sûrement un papier qui traîne dans mon sac... Voilà, par exemple la facture de Facil'famille que j'ai manifestement oublié de payer. Cette carte que j'ai trouvée chez Merci, "Je n'oublierai plus de dire merci" : j'aurais dû prendre tout le stock. Viens ma Mouette, on va aller retrouver ton frère. J'ai même pensé à t'acheter du lait, c'est pas une bonne nouvelle ça ? Je suis une machine, j'oublie rien. Ce soir, je demande au Brun de me faire une crêpe jambon oeuf fromage, je commencerai à surveiller ma ligne demain. Mais que je suis con, putain ! Pardon, mon chat. Si si, t'as raison, c'est un gros mot. Fichue crétine des Alpes que je suis, je dîne dehors, ce soir ! Adieu ma crêpe jambon. En tout cas, le Brun, t'as pas intérêt à regarder Kaboul Kitchen sans moi. Kaboul Kitchen, c'est le lundi ? T'es sûr ? On a oublié de regarder, j'y crois pas ! Sérieux, faudrait que quelqu'un développe une appli où tu rentres tous les trucs auxquels tu dois penser. C'est ça, un agenda. Ouais, bon. En fait, faudrait plutôt une appli qui te rappelle à la fois de noter les trucs auxquels tu dois penser dans ton agenda ET de regarder ton agenda pour voir à quoi tu dois penser. Une mémoire, quoi.

Et je te jure que j'exagère à peine.

24.4.12

Perturbations passagères



Bon, je suis au fond du gouffre. Comme disait l'autre : "le monde est glauque et ça s'écrit G-2-L-O-Q, mon ami." Tu vas dire que je cherche, aussi. Et tu n'auras pas tort. Par exemple, hier, je ne sais pas ce qui m'a pris, je suis sortie en CHAUSSETTES sous la pluie... Oui oui, tu as bien lu. Bien sûr, j'avais des sandales autour. Mais il suffit de marcher dans une flaque d'eau pour comprendre que la sandale, c'est purement décoratif. Je devais avoir la tête ailleurs, je vois que ça. Mais c'est cette soirée électorale, aussi ! Voir Rachida Dati se mettre à racoler à l'extrême-droite dès dimanche soir en évoquant la nécessité de contrôler l'immigration, c'était presque aussi déprimant que de penser aux quelques six millions de personnes qui ont voté FN... Et le pire, c'est que ça ne m'a pas empêchée d'enchaîner sur la lecture de L'Elimination. Pourtant, il n'y avait pas tromperie sur la marchandise : quand t'achètes le livre dans lequel Rithy Panh (le réalisateur de S21 - la machine de mort khmère rouge) raconte ce qu'il a vécu entre 13 et 17 ans, sous le régime de Pol Pot, et comment il a survécu à toute sa famille, tu sais que ça va pas être une partie de franche rigolade. Mais ce qui m'a le plus foutu le bourdon, ce sont ses entretiens avec Duch, directeur de S21 et chef de la police politique du Kampuchéa démocratique. Je trouve qu'il n'y a rien de plus angoissant que d'être confronté à l'humanité qui est à la base des actes les plus inhumains. Bref, quand j'ai refermé le livre, j'avais bien le moral dans les chaussettes (mouillées). Et si la moindre pensée positive avait réussi à surnager dans le marasme général, elle a définitivement été balayée par l'article que j'ai lu ce matin dans le journal et qui décrivait les exactions insupportables commises par l'armée syrienne à Holms.
Je me dis que pour faire un enfant dans ce monde-là, il faut être inconscient. Ou très con.
Ou peut-être juste d'un incurable optimisme. D'autant qu'il suffit parfois de découvrir un groupe dont les chorégraphies déjantées semblent tout droit sorties de l'imagination de Michel Gondry pour reprendre du poil de la bête. Alors si toi aussi t'as besoin d'un peu de soleil dans l'eau froide, regarde donc les clips d'OK GO... (si vraiment t'as pas le temps de regarder les trois, je te conseille d'aller directement au dernier, mon préféré).








1.3.12

Dans la nuit...


4 h 30 du matin. Arrimée au Brun, je tangue gentiment vers la maison après une soirée bien arrosée. Soudain, une femme nous aborde. Elle se tient très droite dans un long manteau noir avec le col relevé autour du cou. Elle est... classe. C'est le premier mot qui me vient à l'esprit. Pourtant, le reste de sa tenue ne laisse subsister aucun doute sur la précarité de sa situation et malgré sa beauté, le visage encadré d'une courte chevelure brune porte les stigmates de la galère. "Excusez-moi, vous auriez un euro ou deux ?" On commence à fouiller nos poches, mais elle poursuit déjà :  "Dites, mon ami et moi, on est à la rue. On peut se reposer un moment chez vous ?" Euh... non. C'est là que tu mesures le fossé entre celle que tu voudrais être, qui n'hésiterait pas un instant à ouvrir son canapé-lit à un SDF pour la nuit, et celle que tu es, qui flippe complètement à l'idée de laisser entrer deux inconnus chez elle. Elle insiste : "Il faut m'aider, parce que j'ai peur. Je ne sais pas ce qu'il a, je ne l'ai jamais vu comme ça." Je regarde son compagnon, avec sa figure couverte d'ecchymoses, qui gesticule sans nous prêter attention. On propose de l'emmener prendre un café.
Pendant qu'elle ramasse ses affaires éparpillées sur le trottoir pour les enfourner à la hâte dans deux grands sacs plastique, l'homme s'approche et la prend violemment à partie. Le Brun le repousse en douceur, nous attrapons chacun un sac et nous nous mettons en route dans la rue déserte. Elle nous dit : "Je suis fatiguée. J'ai accouché il y a quatre mois." Effectivement, le Brun se souvient de l'avoir vue enceinte quelque temps auparavant. Elle marche très vite, quelques mètres devant, tandis que lui sautille tout autour et interpelle les rares passants pour réclamer une cigarette. De temps en temps, il pose des questions. Il veut savoir si on est mariés, si on a des enfants... Il la bouscule à nouveau, pas très fort, et n'insiste pas lorsque le Brun s'interpose. J'admire mon amoureux qui garde le sourire et lui parle calmement, sans agressivité. Quand on arrive à Saint Paul, tout est fermé. Manifestement, Les Chimères n'ouvrent plus toute la nuit. Je pense à mon lit, j'ai honte de penser à mon lit et j'ai envie de pleurer.
On continue à remonter la rue de Rivoli vers l'Hôtel de ville, dans l'espoir de trouver un café ouvert. Place du Bourg-Tibourg, il y a de la lumière à l'Etincelle. A l'entrée, le sourire du gérant s'étiole dès qu'il voit les sacs plastique et le couple derrière nous. Je m'approche : "On voudrait prendre un café, mais il ne faut pas laisser le monsieur entrer." Le type m'écoute à peine, il fait un signe au videur et c'est ce dernier qui me répond : "Personne ne va prendre de café, je vous prie de sortir." Le Brun est toujours aussi calme. Il parlemente : "Ce monsieur est un peu agressif, elle a peur de rester seule avec lui." L'autre secoue vigoureusement la tête : "Non, c'est pas possible." Je commence à m'énerver : "Et donc, ça ne vous gêne pas s'il la brutalise devant votre établissement ?" "Il ne lui fera rien. Je les connais, ils sont tout le temps dans le coin." Le Brun insiste : "Sauf que là, elle dit qu'elle ne l'a jamais vu comme ça." Le videur hausse les épaules. On se tourne vers la femme : "Vous voulez qu'on appelle la police ?" Elle est plantée au milieu de la terrasse avec ses sacs, le regard vide, tandis que son compagnon s'agite devant le café. Il est 5 heures du matin et on ne sait pas quoi faire. Le gérant s'avance vers le boulevard pour guetter une patrouille de police et le videur promet à contre-coeur de surveiller l'homme. Je lui glisse un billet entre les mains, elle me fait un baiser furtif sur la joue et on repart, comme des voleurs.

On les a revus quelques jours plus tard, sous les arcades de la Place des Vosges. Elle était toujours aussi classe, emmitouflée dans une veste de fourrure blanche. Assise par terre, la tête entre les mains, elle pleurait en écoutant une femme chanter un air d'opéra. Quant à lui, c'est le Brun qui l'a repéré, un peu à l'écart. Au milieu de cette foule de gens qui applaudissaient, il était le seul à tourner le dos à la chanteuse.

30.1.12

Le retour de la fête du slip



Comme je l'ai peut-être déjà mentionné, j'habite le même immeuble depuis très longtemps. Entre mon épicier et moi, c'est comme qui dirait une histoire d'amour. Raouf m'a connue à 20 ans, perdue dans un immense baggy et nattes au vent, poussant à fond le volume de mon ampli pour permettre à Gravediggaz de couvrir la voix des petits chanteurs à la croix de bois le soir de la fête de la musique... A l'époque, on descendait "chez le rebeu" qui était ouvert sept jours sur sept, jusqu'à une heure du matin. Ses collègues et lui dormaient à tour de rôle, dans un studio à l'étage au-dessus. Malgré des prix assez prohibitifs, c'est souvent là qu'on s'achetait des pâtes en fin de mois, parce qu'il nous faisait volontiers crédit. Et il a encore sur sa porte un dessin que lui avait fait mon compagnon d'alors.

Quinze ans plus tard, on descend chez Raouf ou chez l'épicier. Le magasin est ouvert jusqu'à vingt-deux heures, tous les jours sauf le lundi. Après avoir obtenu la nationalité française, il s'est marié et il a maintenant deux beaux enfants. Souvent, quand on sort de la maison, on passe lui dire bonjour, même si on n'a besoin de rien. Et bien sûr, depuis que le Pois chiche est en âge de marcher, il a toujours droit à un fruit ou une sucrerie. Autant te dire que j'ai été obligée d'interdire qu'on lui donne quoi que ce soit tant qu'il n'a pas observé quelques règles élémentaires de politesse, parce qu'il a une fâcheuse tendance à débarquer dans la boutique en bramant : "Un bonbon !" Parfois, Raouf s'amuse à demander s'il peut venir dormir chez nous et écoute en rigolant mon ingrat de fils lui expliquer avec le plus grand sérieux que hélas, c'est impossible. Tu comprends, il y a trop de jouets dans sa chambre et il ne peut plus accueillir personne. Hospitalité légendaire du nain. Hier, Raouf lui lance au passage : "Au fait, je peux venir chez toi, ce soir ?"

Réponse inspirée du Pois chiche : "Ah non, il y a trop de bazar. Tu sais, chez moi, c'est pas la fête du slip, c'est la fête du bazar."

2.12.11

L'inconnu de la rue Ordener


 Le téléphone vibre en sourdine sur la table basse et l'écran s'allume. Tiens, un texto ! J'adoooore recevoir des messages. Je jette un coup d'oeil, mais le numéro ne me dit rien. Je lis : "Je dors chez Christophe, rendez-vous demain matin à 8 heures, rue Ordener." Putain, la lose. C'est même pas pour moi, c'est juste une erreur.
Tant pis, je réponds quand même : "Trop tôt, trop loin. Personnellement, demain à 8 heures, je serai dans mon lit". C'est totalement faux, je serai sûrement en train de courir partout dans la maison en répétant mon mantra quotidien des jours d'école : "Putain-on-est-en-retard-putain-on-est-en-retard-putain-putain-vite-on-est-en-retard-putain..." mais bon, le type n'en sait rien. Je lui vends du rêve, tu vois. J'aime bien penser que d'une certaine façon, quelque part dans le monde, dans l'esprit de l'inconnu de la rue Ordener, demain à 8 h, je serai encore en train de dormir. C'est presque comme si je m'offrais un dimanche en pleine semaine.

Je sais pas pourquoi, ça me fait penser à la fois où j'ai envoyé un texto à Anita, une vieille amie que je ne vois pas très souvent, pour l'inviter à un dîner à la maison. Quelques instants plus tard, je reçois la réponse : "Qui c'est ?" Je pourrais écrire bêtement "C'est Céleste," mais je me sens d'humeur facétieuse : "J'y crois pas, t'as même pas mon numéro en mémoire ? Allez, je te donne un indice : je suis beaucoup plus bonne que la plus bonne de tes copines !" Et je joins à mon message une photo de moi en maillot de bain. Quand je te dis que je mange du clown tous les matins au petit-déj. Deux secondes plus tard, le téléphone vibre à nouveau : "Désolé, je ne te connais pas." Anita avait changé de numéro et il y avait désormais un mec qui devait bien rigoler en montrant ma photo à ses copains. Ou pire encore, à ses copines trop bonnes.

Mais pourquoi je te racontais ça, déjà ? Ah oui ! L'inconnu de la rue Ordener. Eh bien figure-toi que ce n'était pas une erreur de destinataire. Ni un inconnu. Ni même mon téléphone, d'ailleurs. Non, c'était le téléphone du Brun, qui avait donc rendez-vous avec un client le lendemain matin à 8 heures pour faire un devis.


7.10.11

Last exit to La Guigne (épisode 1)



Tout a commencé vendredi. Avec le Brun, on devait occuper gentiment la soirée et une bonne partie de la nuit en buvant moultes boissons alcoolisées avec des adultes nulliparts dans des lieux où tu n'as pas le droit d'entrer si tu fais moins d'un mètre vingt et que tu ne sais pas prononcer correctement le mot "anticonstitutionnellement". Et pour que tout soit parfait jusqu'au lendemain, on avait convenu de déposer le Pois chiche pour le week-end chez sa grand-mère paternelle. J'aurais dû me douter que les dieux mijotaient un mauvais tour quand la mère du Brun a appelés pour dire qu'elle avait un lumbago et qu'elle souffrait le martyre. Bye-bye, soirée de folaï. Pas question de sortir tous les deux si l'un d'entre nous doit se lever à 7 h le lendemain matin pour faire du puzzle jusqu'à ce que mort s'ensuive. Mon deuxième prénom étant Sacrifice, je me dévoue pour rester à la maison (le Brun te dirait que c'est parce que j'étais déjà sortie deux fois cette semaine et qu'il s'agissait d'une fête chez des amis à lui, mais c'est parce que son deuxième prénom est Ingrat).
Une fois le Pois chiche couché, je me love tranquillement dans le canapé pour me faire une soirée télé. Manifestement, les voisins du dessous ont organisé une petite sauterie, j'entends la musique par la fenêtre ouverte. Au moment où je me couche, vers minuit, ils sont en train de massacrer Jump Around. Pendant qu'Everlast se retourne dans sa future tombe, je tourne dans mon lit en cherchant le sommeil.

1 h 00, tiens j'ai dû somnoler quelques instants, ils sont passés du best-of des années 90 à la techno. Cool.
2 h 00, je craque. Je me lève, j'enfile le premier truc qui me tombe sous la main, je mets mes lunettes de vieille taupe et je vais sonner. Sauf qu'il est déjà trop tard, grossière erreur de débutante. Je me retrouve face à un gentil jeune homme très imbibé qui répète après moi en balbutiant et en comptant comme il peut sur ses doigts : "Alors 1, on ferme les fenêtres et 2, on baisse le son. Surtout, n'hésitez pas à descendre s'il y a encore un problème." Voilà voilà, on n'a qu'à faire comme ça. Si je redescends, je sors ma machette jamaïcaine.
2 h 10, David Guetta fait trembler le plancher. Je regarde à la fenêtre, c'est grand ouvert à l'étage en dessous.
2 h 11, je me transforme. Je remets mes lunettes et je redescends.
2 h 13, je cogne comme une brute à la porte. Quelqu'un ouvre. Je suis pas physionomiste, je n'essaie même pas de savoir si c'est un de mes voisins. Je me mets à brailler direct : "TU TE FOUS DE MA GUEULE ? JE T'AI DEMANDÉ DE FERMER LA FENÊTRE IL Y A CINQ MINUTES ! (si ça se trouve, c'est pas à lui que j'ai demandé, mais on va pas chipoter) DEMAIN MATIN, JE DESCENDS A 7 H ET TU VAS FAIRE DES PUZZLES AVEC MON GAMIN, PIGÉ ?"
Je remonte l'escalier sans même écouter la réponse. Avant de fermer la porte, j'entends une voix affolée me lancer : "Pardon, madame !"
2 h 25, la musique s'arrête et tout le monde s'en va. Je leur ai pourri leur fête, je suis officiellement devenue la vieille relou du dessus. M'en fous, je dors.

Je tiens à préciser que quand le Pois chiche s'est réveillé à 6 h 30 (oui, oui, tu as bien lu) le lendemain, alors que le Brun n'était même pas encore rentré... eh ben, je ne suis pas descendue avec les puzzles et je l'ai empêché de courir partout dans l'appart en tapant très fort des pieds. Tu vois, il y a un coeur qui bat sous cette enveloppe de vieille mégère.

26.9.11

Jour de grève

"Chers Parents,

Ensemble nous avons à cœur que votre enfant réussisse son année scolaire avec sérénité et nous ferons tout pour cela.
Mais à cette rentrée, la situation est grave…
Dans la lignée des années précédentes, le ministère a supprimé 9 000 postes d’enseignants des écoles de France alors que 8 300 élèves supplémentaires sont accueillis dans les classes. Conséquences :  
☠ davantage d’élèves par classe 
☠ moins d’enseignants spécialisés pour aider les élèves en difficulté
☠ moins de remplaçants et des enfants répartis dans les autres classes quand l’enseignant est absent
☠ les enfants de moins de trois ans laissés à la porte de l’école maternelle même quand vous souhaiteriez les scolariser...
A cela s’ajoute :
☠ la suppression des emplois d’aide administrative à la direction d’école  
☠ la disparition des assistants pédagogiques dans les ZEP
☠ la formation des nouveaux enseignants lourdement diminuée.
Dans un contexte de crise, le gouvernement fait le choix de sacrifier l’avenir et prévoit déjà de supprimer encore plusieurs milliers de postes d’enseignants des écoles à la rentrée 2012.
Pour nous, il faut faire entendre que l’éducation doit redevenir une priorité. Il en va de l’avenir de chacun des enfants, comme de celui du pays.
C’est pourquoi, le mardi 27 septembre, votre enfant n’aura pas classe. Nous pensons que nous devons poursuivre notre engagement en faveur d’une école qui favorise la réussite de tous, reposant sur une société plus juste et qui investit sur l’avenir. Nous comptons sur votre compréhension et sur votre soutien."

Quand tu vois que même les enseignants du privé font grève, tu te dis qu'il est peut-être temps de paniquer, non ? D'autant que la France est déjà bonne dernière de l'OCDE (Europe occidentale et Amérique du nord, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, Corée et certains pays d'Europe centrale comme la République tchèque, la Hongrie et la Pologne) en nombre de professeurs par élève. Alors les suppressions de postes, ça commence à bien faire. OK les gars ?

6.5.11

Mea Culpa



Dis-moi la vérité, en fait ça fait trois mois que tu me considères comme une grosse mal élevée qu'a jamais appris les bonnes manières, hein ? Mais en fait non ! Je suis juste un peu lente à la comprenette. Je viens seulement de réaliser qu'aucun d'entre toi n'a jamais reçu les longues réponses que j'ai mitonnées pour chacun de tes commentaires depuis le premier ! Rhalalala, je te jure...

Bref, pour l'instant je n'ai pas encore trouvé le pourquoi du comment. Donc, à partir du précédent billet, je te réponds directement dans les commentaires (mais si tu peux m'expliquer comment on fait pour répondre aux commentaires par mail sur blogspot, je suis preneuse).

Et évidemment, je te présente toutes mes confuses, comme dirait M. Preskovitch.

18.2.11

La honte

Hier soir, en rentrant du fameux dîner coréen, l'estomac plaisamment lourd, je descends prendre le métro à la station Cadet. En face de moi, deux types, en pantalon de toile noir, chemise blanche et blouson, avec un vague côté informaticien en goguette, s'envoient des grandes claques dans le dos et vocifèrent en titubant le long du quai. Manifestement, ils avaient bien arrosé la soirée.

Copyright © Henri, 2008

Soudain, ils arrivent à la hauteur d'un clochard. Un grand échalas barbu qui serre un sac en plastique contre son coeur. Ils commencent à le houspiller un peu. L'autre les repousse d'un revers de main et s'éloigne aussitôt vers l'autre bout du quai. Et là, les deux mecs se mettent à brailler : "Putain, t'es pas rigolo ! T'es un clochard et t'es même pas rigolo. Mais tu sers à quoi ? Tu sers à rien, en fait. Allez saute ! Saute ! SAUTE !!!" Je te jure, j'en croyais pas mes oreilles. A aucune moment, ils ne l'ont vraiment menacé physiquement, et pourtant c'était d'une violence inouïe.
Mais le pire, c'est que j'ai rien dit. J'ai eu peur qu'ils passent de mon côté et qu'ils viennent m'emmerder, moi. Alors j'ai fermé ma gueule, comme tous ceux qui étaient là. Et quelques instants plus tard, ils sont partis.

Il me restait trois minutes à attendre avant que le métro arrive, trois minutes pendant lesquelles j'ai essayé en vain de croiser le regard du clochard, qui gardait les yeux obstinément rivés au sol, en serrant toujours son sac contre son coeur. Les trois plus longues minutes de ma vie.