"C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule."


13.2.15

Au revoir Francis


Je ne garderai de toi ni ta silhouette décharnée, ni ton regard absent, ni la morne tristesse qui imprégnait ta chambre d'hôpital. C'est la dernière fois que je t'ai vu et déjà, tu semblais comme rapetissé, concentré entièrement sur ta peur de la douleur et de la mort.

Je garderai plutôt ta voix rocailleuse où roulait encore l'accent de Bordeaux, ta maigreur élégante, tes lunettes ébréchées, ton sourire édenté, ta nonchalance de clochard céleste...
Je garderai précieusement les histoires que j'ai appris à ne pas prendre pour argent comptant - "Tu sais à quoi ça sert, un enjoliveur, sur une voiture ? A la rendre plus jolie. Eh bien moi, c'est pareil : j'enjolive !"
Je garderai ta façon de demander de l'argent comme si tu redistribuais les richesses.
Je garderai le goût de la bouteille de vin que tu m'as offerte pour la naissance de ma fille.
Je garderai le souvenir de la côte de boeuf qu'on s'est envoyée pour fêter ton nouveau dentier, ce même dentier que tu as ensuite égaré et que les éboueurs t'ont rapporté deux jours plus tard.

Je te garderai tel que tu étais le soir où tu m'as emmenée au théâtre, ronflant comme un sonneur sur ton fauteuil de velours rouge, hermétique aux murmures désapprobateurs de tes voisins.
Je te garderai tel que tu étais le matin où je t'ai vu débarquer pour notre café matinal, sale comme un peigne, avec un coquart et du sang sur la figure, hilare, le front ceint d'une lampe frontale allumée, sortant d'une nuit de beuverie dans les catacombes.



Tout cela, je le garderai précieusement dans un coin de ma mémoire.
Le 12 février, tu aurais eu 58 ans.

Au revoir 6francs, au revoir mon Francis, tu vas me manquer.


Ps : Si toi aussi, tu veux entendre la voix rocailleuse de mon ami, tu peux l'écouter lors de son passage chez Stephane Paoli sur France Inter ICI.

20.1.15

Le Pois chiche et les terrifieurs

(c) JEROME LIEBLING - "Behind tenement" Holyoke 1982


Vendredi 9 janvier. J'ai expliqué les événements de cette terrible journée au Pois chiche, sans trop édulcorer. J'ai évoqué les morts, j'ai parlé de Charlie Hebdo, j'ai essayé d'expliquer la satire et la liberté d'expression. Je ne suis pas non plus entrée dans les détails. Je ne lui ai pas raconté la bouffée de panique qui m'a fait quitter le bureau en hâte pour être à l'école plus tôt que d'habitude, comme si moi seule pouvais le protéger de la folie du monde. Je ne lui ai pas dit le cœur qui s'emballe, les yeux humides et la peur irraisonnée de le perdre qui me submerge soudain. Il a suffi de la chaleur moite de sa main dans la mienne, du flot monomaniaque de paroles que déversaient ses lèvres, de ses cheveux ras et doux sous mes caresses et du reflet velouté de ses yeux noisette pour que mon cœur affolé retrouve son rythme normal tandis que nous cheminions ensemble vers la crèche de la Mouette. On en a un peu reparlé dans la soirée, j'avais imprimé le numéro spécial du Petit Quotidien, mais j'ai senti qu'il n'était pas demandeur. Au moment de se laver les dents, seul avec moi dans la salle de bains, il a eu un moment de réflexion...

- Tu sais maman, quand je serai mort, je t'aimerai encore.
- Euh... Oui, moi aussi, quand je serai morte, je t'aimerai encore. Mais bon, on a un peu de temps devant nous, quand même. Je ne vais pas mourir tout de suite.
- D'ici 20 ou 30 ans.
- Ah. C'est un peu tôt, non ?
- Bon, tu mourras quand j'aurai 46 ans.
- Au moins, je suis prévenue. Je vais me préparer.
- Mais s'il y a des voleurs qui viennent chez nous, je préfère que ce soit moi qui meure.
- S'il y a des voleurs qui viennent chez nous, personne ne meurt. On les met dehors avec un bon coup de pied aux fesses !
- Et s'ils ont des pistolets ?
- Les voleurs, mon chaton, ils n'ont pas de pistolet (oui bon, j'ai menti). C'est très rare de voir quelqu'un avec un pistolet. Moi, par exemple, j'ai presque 20 ans (et des broutilles) et je n'ai jamais vu quelqu'un avec un pistolet.
- Mais les gens qui ont tué les journalistes de Charlie Hebdo, ils avaient des pistolets.

Nous y voilà... Tu les vois, les méandres tortueux de sa pensée ? J'ai évidemment répété qu'il n'allait pas mourir ni moi non plus, que ce qui s'était passé était tout à fait exceptionnel et que lui, le Pois chiche, n'avait rien à craindre. Et quelques jours plus tard, juste avant de partir à l'école...

- Tu veux que je te dise pourquoi les terrifieurs, ils ont tué les gens de Charlie Hebdo ?
- Dis-moi ?
- Pour nous faire PEUR. Et c'est pour ça qu'il faut pas avoir peur.

Je crois qu'on peut dire qu'il a compris l'essentiel.

8.1.15

C.H.I.A.L.E.R.



Le 12 octobre 1936, face au général franquiste Millan Astray et à ses phalangistes hurlant "Vive la mort !" et "Mort aux intellectuels !", le philosophe Miguel de Unamuno, recteur de l'université de Salamanque fit la réponse suivante :
Je viens d’entendre le cri nécrophile « Vive la mort » qui sonne à mes oreilles comme «  A mort la vie ! » Et moi qui ai passé ma vie à forger des paradoxes qui mécontentaient tous ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire avec toute l’autorité dont je jouis en la matière que je trouve répugnant ce paradoxe ridicule. Et puisqu’il s’adressait au dernier orateur avec la volonté de lui rendre hommage, je veux croire  que ce paradoxe lui était destiné, certes de façon tortueuse et indirecte, témoignant ainsi qu’il est lui-même un symbole de la Mort.
Une chose encore. Le général Millan Astray est un invalide. Inutile de baisser la voix pour le dire. Un invalide de guerre. Cervantès l’était aussi. Mais les extrêmes ne sauraient constituer la norme. Il y a aujourd’hui de plus en plus d’infirmes, hélas, et il y en aura de plus en plus si Dieu ne nous vient en aide. Je souffre à l’idée que le général Millan Astray puisse dicter les normes d’une psychologie des masses. Un invalide sans la grandeur spirituelle de Cervantès qui était un homme, non un surhomme, viril et complet malgré ses mutilations, un invalide dis-je, sans sa supériorité d’esprit, éprouve du soulagement en voyant augmenter autour de lui le nombre des mutilés. Le général Millan Astray ne fait pas partie des esprits éclairés, malgré son impopularité,  ou peut-être, à cause justement de son impopularité. Le général Millan Astray voudrait créer une nouvelle Espagne - une création négative sans doute - qui serait à son image. C’est pourquoi il la veut mutilée, ainsi qu’il le donne inconsciemment à entendre.
Cette université est le temple de l’intelligence et je suis son grand prêtre. Vous profanez son enceinte sacrée. Malgré ce qu’affirme le proverbe, j’ai toujours été prophète dans mon pays. Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai dit. »

Aujourd'hui encore, les obscurantistes possèdent une surabondance de force brutale, mais ils n'ont ni la raison ni le droit dans leur combat. Hier, des hommes ont tué d'autres hommes et je me demande comment l'expliquer au Pois chiche.

(Le dessin est de Banksy et le discours d'Unamuno a été traduit par Michel Del Castillo)

11.12.14

Life is a bitch



Ce vendredi-là, je suis arrivée devant l'école à 18h pour récupérer mon fils et j'ai vu sortir un Pois chiche en larmes, avec une grosse ecchymose sous l’œil. J'ai été abordée par une mère qui a aussitôt entrepris de m'expliquer que son gamin - appelons-le Zébulon - avait bousculé le mien sans faire exprès. "Hein Zébulon, que tu l'as pas fait exprès ?" L'animatrice du centre aéré avait l'air dubitatif, mais elle m'a dit que le fautif avait déjà été dûment chapitré par le directeur pendant qu'elle se chargeait de désinfecter et de consoler ma progéniture. La version du Pois chiche, confirmée par les autres enfants, c'est que personne ne voulait jouer avec Zébulon. Et quand, de mauvaise grâce, ils ont fini par le laisser participer à leur bagarre "il n'a pas compris que c'était pour de faux et il m'a poussé très fort et ensuite, il m'a tapé la tête par terre."

J'aurais pu lui rappeler qu'à la crèche, chez les moyens, à l'époque où Zébulon était le seul à ne pas encore marcher, il y avait toujours un gosse pour le bousculer en loucedé ou lui mettre une pichenette au passage et toujours une puéricultrice pour répéter d'un ton las : "Arrêtez d'embêter Zébulon !" Ça n'a pas duré, les tracasseries ont cessé dès qu'il a su marcher. Mais de voir que cette société miniature avait déjà un souffre douleur, ça nous avait un peu attristés, le Brun et moi.

J'aurais pu lui rappeler aussi que deux ans plus tard, quand ils sont tous les deux entrés à l'école, Zébulon, qui devait faire une tête de moins que ses camarades, était sujet à de violentes crises d'asthme qui l'obligeaient parfois à s'absenter plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Demander des nouvelles à sa mère, c'était s'exposer à subir l'interminable litanie des emmerdes que lui causaient Zébulon et sa maladie, la mairie qui refusait de lui trouver un appartement plus grand, la crèche de la petite dernière qui était trop loin de chez elle, la maîtresse qui ne comprenait rien à rien, etc, etc. Autant te dire que je suis rapidement devenue maître dans l'art de l'esquiver.

J'aurais pu lui rappeler enfin ce jour récent où on a croisé toute la famille devant la laverie. Pendant que ses parents et son oncle discutaient sur le trottoir, Zébulon paradait fièrement sur le vélo de grand qu'il venait d'avoir pour ses six ans. J'étais seule avec le Pois chiche et la Mouette et il faisait déjà nuit. Nous avons échangé quelques politesses, puis, profitant de ce que la Mouette taillait la route, j'ai coupé court. Le gosse nous a suivis sur son vélo trop grand pour lui. J'avais à peine parcouru quelques mètres qu'une passante a heurté l'oncle... qui a totalement disjoncté et s'est mis à hurler des insanités au milieu du trottoir. Je ne détaillerai pas plus pour épargner tes chastes oreilles, mais disons simplement qu'il connaissait mille et une façons de nommer les péripatéticiennes et que les pratiques sexuelles hors normes n'avaient manifestement aucun secret pour lui. Je crevais d'envie de lui dire "Vous en étiez à peau de couille, je crois," mais j'ai senti que le moment ne se prêtait pas aux références culturelles. Au lieu de quoi, j'ai attrapé le Pois chiche qui écoutait cette leçon de vocabulaire avec beaucoup d'intérêt, j'ai pris ma fille sous le bras et je me suis enfuie en laissant Zébulon se précipiter à la rescousse : "Mon tonton ! On embête mon tonton !" J'étais partagée entre gêne et fou rire...

J'aurais pu lui rappeler tout ça. Mais je me suis contentée de lui dire que bien sûr, on n'a pas le droit de taper les autres et puis j'ai ajouté que peut-être, Zébulon avait réagi très fort parce qu'il était triste que personne ne veuille jouer avec lui. Et j'ai pensé que, comme disent nos amis les anglais, la vie est décidément une plage pour certains...  

(Et là, tu comprends le choix de la photo qui illustre cet article, à défaut de comprendre mes jeux de mots pourris.)

3.12.14

Monologue d'un Pois Chiche de 6 ans



Moi, plus tard, je serai astronaute. Je serai le premier homme sur Mars. Et je veux aussi être prof de judo... Ou champion du monde, plutôt. Ouais, champion du monde, c'est mieux. Et après, je serai président de la république. Chef du monde, quoi. J'aurai des cadeaux tous les jours et on mangera des frites et des gnocchis à tous les repas. Ah ! Et des pizzas aussi. Comme les tortues Ninjas. Tu sais pourquoi je dis ça ? Hein, maman ? Maman ?! Tu sais pourquoi je dis ça ? Parce que j'ADORE les tortues Ninjas. Eh la Mouette ! Tu veux jouer ? Tu veux jouer avec moi ? Allez, va chercher la balle ! Va chercher la baballe ! Mais je sais que c'est pas un chien ! La Mouette ! Tu me donnes ton feutre ? Bon, je le prends, hein. Je lui ai pas arraché des mains, elle a dit oui ! Enfin, elle a hoché la tête. Je ne comprends pas pourquoi elle pleure... De toute façon, tu t'occupes que de la Mouette et jamais de moi.

Il va rentrer tard, papa ? J’espère qu’on pourra faire la bagarre ! Regarde, c'est un dessin pour toi. C'est les tortues Ninja. Non, ça c'est un arbre. Les tortues, elles sont là. Tu veux être qui, toi ? Pas Donatello, parce que Donatello, c’est moi. Et je viens d’avoir une petite sœur. Comment on va l’appeler ? Non, c’est nul Mona Lisa. Pourquoi pas « La Joconde », plutôt ? Tu sais que Pénélope, elle est un petit peu amoureuse de moi ? C’est Gaspard qui lui a demandé si elle était amoureuse de moi et elle a répondu : « Un peu. » Ah ben attends, pour une fois qu’une fille est amoureuse de moi, évidemment que je suis amoureux d’elle ! Eh la Mouette, t’es amoureuse de ta brosse à dents ? Ouarf ! Ouarf ! T’as entendu ce que j’ai dit maman ? « T’es amoureuse de ta brosse à dents ! ». Eh ! J'ai appris une blague à l'école. C’est un petit garçon qui dit à son papa : « Si on a un chat, on l’appellera comme celui du voisin. Alex. Mais seulement dehors, parce qu'Alex-térieur ! » Ah, celle-là, elle est bonne ! Elle est bonne, hein ? T’as compris la blague ? Alex-térieur ! Alex-térieur ! Elle est bonne, hein ! Le père Noël, il existe pas. En fait, c’est vous qui mettez les cadeaux. C’est vous, hein, maman ? Moi, je veux que tu me dises la vérité. Et la petite souris, c’est vous aussi ? Léo, il n’a pas perdu une seule dent, encore ! Alors que moi, t’as vu, j’en ai perdu deux ! Je suis fort, hein ?

Pour Noël, je sais que si je demande l’Etoile de la Mort Lego, tu vas dire non. Je peux jouer sur l’iPad ? Et sur l’ordinateur ? Sur ton téléphone ? Alors, je peux regarder un film ? Mais maman, je sais pas quoi faire ! Je m’ennuie. On joue au Dobble ? Eh, mais c’est de la triche ! Tu me laisses pas le temps de regarder. Tu réponds trop vite ! Tu sais, j’aime pas trop le Dobble finalement. Si on faisait un Uno, plutôt ? Je vais te ratatiner, je suis le champion du Uno ! Eh la Mouette, ça fait combien 1+1 ? Maman ! Maman, elle a dit « Deux ». Si, je te jure, elle a dit « euh euh. » Je crois qu’elle sait déjà compter. Maaaaaaman ! Elle m’a tapé ! Je lui ai déjà dit « non », mais elle continue ! La Mouette, arrête de me taper ! Regarde, elle me fait un câlin. C'est trop mignon. Viens, je vais te lire un livre. Je suis gentil, t’as vu ? Je lui lis un livre. Tu préfères qui, toi ? La Mouette ou moi ? Nan, je rigole. Tu vas dire que tu nous aimes tous les deux, je le sais très bien. Dis maman, c’est quoi, une « prière » ? Moi, je ne crois pas en Dieu. Parce que ça m’étonnerait qu’il y ait un bonhomme barbu dans les nuages ! Bon, j’ai faim ! Mais j’ai faim, j’ai faim, j’ai faim, j’ai trop faim ! Je peux manger un bout de pain ? Une banane ? Un chewing-gum ? Bon d’accord, donne-moi du fenouil alors. Pourtant, j’ai fini tout mon goûter, je te promets ! Qu’est-ce qu’on mange ? Des gnocchis ? Ouéééé ! Quand est-ce que j’irai à l’école tout seul ? Demain ? Moi aussi, j’aime bien y aller avec toi tu sais. Je veux pas aller à l’école tout seul avant le CM2. Et en plus, t’es la meilleure maman du monde ! Moi, je ne voudrai jamais changer de maman. « Si on a un chat, on l’appellera comme celui du voisin. Alex. Mais seulement dehors, parce qu'Alex-térieur ! » Alex-térieur. Alex-térieur. Alex-térieur. T'as compris la blague, maman ? Elle est bonne, hein ? Je peux te la raconter encore une fois ? Allez steuplé, steuplé, steuplé ! Alex-térieur.

(Et pour lire le monologue d'un Pois chiche de 5 ans, c'est ICI)

1.12.14

J'♥ mon libraire

(visuel @woodcampers)

Je fais partie de ces gens qui ne vont jamais au cinéma seuls. Films ou romans, je préfère partager. Quand j'ai un livre en cours, je raconte l'histoire, je lis mes passages préférés à voix haute, je le conseille autour de moi, je le fais circuler ou au contraire, je le débine d'une phrase lapidaire... Il n'y a pas longtemps, sur Facebook, on a vu fleurir des listes de livres. Il s'agissait de nommer des œuvres qui nous avaient marqués, comme ça, sans trop réfléchir. Et en découvrant les listes de parfaits inconnus, qui apparaissaient mystérieusement sur mon mur, je me suis surprise à avoir envie d'en rencontrer certains - séduite par leurs lectures.

Quand j'achète un livre, ça peut être parce qu'on m'en a parlé, parce que j'ai entendu une bonne critique, parce que j'aime l'auteur, parce que mon libraire le conseille ou tout simplement parce qu'il me fait de l’œil au milieu de ses petits copains... Ce qui est sûr, c'est que quand j'achète un livre, c'est TOUJOURS en librairie.

Alors d'accord, il faut aller jusqu'à la librairie. Ça te permet de faire de l'exercice au lieu de rester assis à pianoter devant ton ordinateur. Quand on pense aux festins pantagruéliques qui t'attendent en cette période de Noël, on peut dire que c'est un service que tu te rends à toi-même, finalement. Et oui, ton libraire n'a pas tout en stock. Mais il commande ce que tu veux. Avec le mien, par exemple, ça prend environ deux jours. Et même si la lecture est évidemment une occupation vitale, tu conviendras qu'on est quand même rarement à 48 heures près. Par ailleurs, ton libraire prend volontiers le temps de chercher avec toi le nom de ce bouquin "dont tout le monde parle en ce moment ! Même qu'ils l'ont adoré au masque et la plume ! Mais siiiii ! Il a une couverture rouge, je crois. Un pavé ! Et le nom de l'auteur commence par un V. Ou un B. Enfin, une consonne, quoi." D'ailleurs, quand on sait qu'en France, le prix du livre est unique depuis 1981 et que donc, ton libraire te prodigue ses conseils de façon totalement gratuite, on peut dire que d'une certaine manière, tu fais même des économies en allant chez lui. D'autant que lui, contrairement à d'autres, il utilise cet argent pour payer ses impôts en France et pour offrir à ses employés des conditions de travail et un salaire à peu près corrects.

Aujourd'hui, sur une belle initiative d'Eliabar, de la Brocante du coeur et de Gaëlle, c'est la journée J'♥ mon libraire. Alors tu me fais plaisir et tu files claquer une ÉNORME bise à ton libraire !



19.5.14

Quelle connerie, la guerre...


Je propose d'en finir tout de suite avec les sujets qui fâchent : je n'ai aucune excuse valable pour justifier ce long silence. Je te dirais bien que j'ai eu un autre enfant, mais à force, tu vas finir par avoir des doutes. Et le pire, c'est que non contente de ne donner aucun signe de vie pendant des jours et des jours (et des mois et des années, même), je ne vais pas du tout te faire rire aujourd'hui. J'ose à peine l'écrire, mais je vais te parler lecture et documentaire. Quand je pense que mon blog porte le nom d'un bordel de Saïgon... Le respect s'perd, ma bonne dame.

Bref, voici donc une petite sélection culturelle avec la guerre en fil rouge pour achever de te foutre le moral dans les chaussettes les jours de pluie et de grisaille... Comme tu le sais sans doute, à moins d'avoir passé le 20ème siècle sur Mars, on commémorera cette année le centenaire de la déclaration de guerre de 1914. Il y a donc pléthore d'oeuvres sur le sujet, aussi bien à la télévision que dans les librairies (mais aussi au musée, d'ailleurs). Pour ma part, j'ai commencé avec le roman de Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, qui a obtenu le prix Goncourt. Tu peux aller en lire un extrait là (clic). La première scène est magistrale. Décrite du point de vue de chacun des trois personnages principaux, c'est la seule finalement qui parle vraiment de la guerre et elle te met tout de suite dans le bain : ça se lit d'une traite et c'est très cinégénique. On pense forcément à l'immense Johnny Got His Gun. Par ailleurs, j'ai récemment découvert qu'un autre auteur de polar s'était penché sur cette période. Il s'agit de Thierry Bourcy, qui a écrit les aventures de Célestin Louise, flic et soldat dans la guerre de 14-18. Cinq histoires rassemblées dans un même recueil. En gros, on suit une poignée de soldats d'un bout à l'autre de la guerre. L'hommage à Arsène Lupin est assumé. Personnellement, j'ai quand même trouvé que les intrigues n'étaient pas à la hauteur, mais c'est peut-être parce que j'étais meilleur public à l'âge où j'ai lu Maurice Leblanc. Par contre, si le sujet t'intéresse, la description de la vie dans les tranchées est passionnante. Et ce fossé terrible entre le front et l'arrière pose déjà la question de la place laissée aux anciens poilus dans la société d'après-guerre. Pour finir, tu peux mettre des images sur tout ça avec le très bel album de Fred Bernard et Emile Bravo, On nous a coupé les ailes. Un texte juste et émouvant, mais sans pathos, sur l'horreur de la guerre.

Ensuite, j'ai enchaîné sur la deuxième Guerre mondiale. Avec d'abord Le Nazi et le barbier, d'Edgar Hilsenrath. L'auteur de Nuit y retrace le destin hors du commun de Max-Schulz-devenu-Itzig-Finkelstein, un ancien SS qui endosse l'identité d'un Juif sioniste pour échapper à la justice. Un récit empreint de cet humour décapant typique des blagues juives où l'absurde côtoie le désespoir et touche à l'universel.

Mais LE livre qui m'a bouleversée ces derniers temps, c'est Kinderzimmer, de Valentine Goby. Depuis, je le recommande à tous ceux que je croise. Contrairement à Nuit, par exemple, qui décrit un monde où l'humanité n'est qu'un vernis qui s'écaille dès qu'il est question de survie, on sent ici une vrai foi en l'être humain et son extraordinaire résilience. Comme le dit Valentine Goby elle-même : «D’abord, il y eut cette rencontre, un jour de mars 2010 : un homme de soixante-cinq ans se tient là, devant moi, et se présente comme déporté politique à Ravensbrück. Outre que c’est un homme, et à l’époque j’ignorais l’existence d’un tout petit camp d’hommes non loin du Lager des femmes, il n’a surtout pas l’âge d’un déporté. La réponse est évidente : il y est né. La chambre des enfants, la Kinderzimmer, semble une anomalie spectaculaire dans le camp de femmes de Ravensbrück, qui fut un lieu de destruction, d’avilissement, de mort. Des bébés sont donc nés à Ravensbrück, et quoique leur existence y ait été éphémère, ils y ont, à leur échelle, grandi. J’en ai rencontré deux qui sont sortis vivants de Ravensbrück, ils sont si peu nombreux, et puis une mère, aussi. Et la puéricultrice, une Française, qui avait dix-sept ans alors. C’était un point de lumière dans les ténèbres, où la vie s’épuisait à son tour, le plus souvent, mais résistait un temps à sa façon, et se perpétuait : on y croyait, on croyait que c’était possible. Cette pouponnière affirmait radicalement que survivre, ce serait abolir la frontière entre le dedans et le dehors du camp. Envisager le camp comme un lieu de la vie ordinaire, être aveugle aux barbelés. Et donc, se laver, se coiffer, continuer à apprendre, à rire, à chanter, à se nourrir et même, à mettre au monde, à élever des enfants ; à faire comme si. J’ai écrit ce roman pour cela, dire ce courage fou à regarder le camp non comme un territoire hors du monde, mais comme une partie de lui. Ces femmes n’étaient pas toutes des héroïnes, des militantes chevronnées, aguerries par la politique et la Résistance. Leur héroïsme, je le vois dans l’accomplissement des gestes minuscules du quotidien dans le camp, et dans ce soin donné aux plus fragiles, les nourrissons, pour qu’ils fassent eux aussi leur travail d’humain, qui est de ne pas mourir avant la mort. Mila, mon personnage fictif, est l’une de ces femmes. Kinderzimmer est un roman grave, mais un roman de la lumière.»

La puéricultrice de la pouponnière, c'est Marie-José Chombart de Lauwe, une jeune Bretonne entrée en résistance à 17 ans et déportée à 20, qui n'a eu de cesse de témoigner sur les camps. Je t'avoue que j'ai découvert son nom en le lisant dans les remerciements, je n'avais jamais entendu parler d'elle. Du coup, je suis allée faire quelques recherches, par curiosité, et je suis tombée sur cette interview incroyable qu'il faut vraiment aller écouter.

Bon, j'étais partie pour te parler aussi de The Kill Team, un documentaire diffusé par Canal + la semaine dernière, sur des soldats américains qui se sont mis à tuer par plaisir en Afghanistan, mais je vais en garder un peu pour une prochaine fois. Cela dit, si tu as l'occasion de le voir, c'est édifiant.

Y a encore quelqu'un ? Je sais pas pourquoi, je sens que je t'ai perdu, là. J'avais pas menti hein, je t'avais dit qu'aujourd'hui, je ne te ferais pas rire. Allez, promis, la prochaine fois, je te raconte mon expérience extrême sur un train Ouigo entre Paris et Montpellier...