"C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule."


1.3.12

Dans la nuit...


4 h 30 du matin. Arrimée au Brun, je tangue gentiment vers la maison après une soirée bien arrosée. Soudain, une femme nous aborde. Elle se tient très droite dans un long manteau noir avec le col relevé autour du cou. Elle est... classe. C'est le premier mot qui me vient à l'esprit. Pourtant, le reste de sa tenue ne laisse subsister aucun doute sur la précarité de sa situation et malgré sa beauté, le visage encadré d'une courte chevelure brune porte les stigmates de la galère. "Excusez-moi, vous auriez un euro ou deux ?" On commence à fouiller nos poches, mais elle poursuit déjà :  "Dites, mon ami et moi, on est à la rue. On peut se reposer un moment chez vous ?" Euh... non. C'est là que tu mesures le fossé entre celle que tu voudrais être, qui n'hésiterait pas un instant à ouvrir son canapé-lit à un SDF pour la nuit, et celle que tu es, qui flippe complètement à l'idée de laisser entrer deux inconnus chez elle. Elle insiste : "Il faut m'aider, parce que j'ai peur. Je ne sais pas ce qu'il a, je ne l'ai jamais vu comme ça." Je regarde son compagnon, avec sa figure couverte d'ecchymoses, qui gesticule sans nous prêter attention. On propose de l'emmener prendre un café.
Pendant qu'elle ramasse ses affaires éparpillées sur le trottoir pour les enfourner à la hâte dans deux grands sacs plastique, l'homme s'approche et la prend violemment à partie. Le Brun le repousse en douceur, nous attrapons chacun un sac et nous nous mettons en route dans la rue déserte. Elle nous dit : "Je suis fatiguée. J'ai accouché il y a quatre mois." Effectivement, le Brun se souvient de l'avoir vue enceinte quelque temps auparavant. Elle marche très vite, quelques mètres devant, tandis que lui sautille tout autour et interpelle les rares passants pour réclamer une cigarette. De temps en temps, il pose des questions. Il veut savoir si on est mariés, si on a des enfants... Il la bouscule à nouveau, pas très fort, et n'insiste pas lorsque le Brun s'interpose. J'admire mon amoureux qui garde le sourire et lui parle calmement, sans agressivité. Quand on arrive à Saint Paul, tout est fermé. Manifestement, Les Chimères n'ouvrent plus toute la nuit. Je pense à mon lit, j'ai honte de penser à mon lit et j'ai envie de pleurer.
On continue à remonter la rue de Rivoli vers l'Hôtel de ville, dans l'espoir de trouver un café ouvert. Place du Bourg-Tibourg, il y a de la lumière à l'Etincelle. A l'entrée, le sourire du gérant s'étiole dès qu'il voit les sacs plastique et le couple derrière nous. Je m'approche : "On voudrait prendre un café, mais il ne faut pas laisser le monsieur entrer." Le type m'écoute à peine, il fait un signe au videur et c'est ce dernier qui me répond : "Personne ne va prendre de café, je vous prie de sortir." Le Brun est toujours aussi calme. Il parlemente : "Ce monsieur est un peu agressif, elle a peur de rester seule avec lui." L'autre secoue vigoureusement la tête : "Non, c'est pas possible." Je commence à m'énerver : "Et donc, ça ne vous gêne pas s'il la brutalise devant votre établissement ?" "Il ne lui fera rien. Je les connais, ils sont tout le temps dans le coin." Le Brun insiste : "Sauf que là, elle dit qu'elle ne l'a jamais vu comme ça." Le videur hausse les épaules. On se tourne vers la femme : "Vous voulez qu'on appelle la police ?" Elle est plantée au milieu de la terrasse avec ses sacs, le regard vide, tandis que son compagnon s'agite devant le café. Il est 5 heures du matin et on ne sait pas quoi faire. Le gérant s'avance vers le boulevard pour guetter une patrouille de police et le videur promet à contre-coeur de surveiller l'homme. Je lui glisse un billet entre les mains, elle me fait un baiser furtif sur la joue et on repart, comme des voleurs.

On les a revus quelques jours plus tard, sous les arcades de la Place des Vosges. Elle était toujours aussi classe, emmitouflée dans une veste de fourrure blanche. Assise par terre, la tête entre les mains, elle pleurait en écoutant une femme chanter un air d'opéra. Quant à lui, c'est le Brun qui l'a repéré, un peu à l'écart. Au milieu de cette foule de gens qui applaudissaient, il était le seul à tourner le dos à la chanteuse.

28 commentaires:

  1. Pffouuuuuuu. Là tu ne me fais pas rire... Et je reste sans voix. Alors oui, je pleure avec toi. (et puis cette musique a un don lacrymal ++)

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    1. C'est clair que la musique te donne un peu envie d'aller te pendre :-)

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    1. ouaip,ouaip,oauip, difficile de laisser un commentaire pertinent. la vie est chienne parfois... en tout cas, vous avez été chouettes sur ce coup-là.

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    2. @ Christina : Ecoeurement, aussi.
      @ Ktl : Je ne sais pas trop... Quand je te dis qu'on est partis comme des voleurs, c'est-à-dire que je courais presque pour être sûre qu'ils ne puissent pas nous rattraper.

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    1. Le bébé, on ne l'a jamais vu. Je n'ai pas osé lui poser de question.

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  4. Chronique de la vie ordinaire et c'est justement ça le plus terrible ...

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    1. Exactement, c'est ça le plus triste.

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  5. je reste sans voix, sans voie....

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  6. gloups!
    chienne de vie a t on envie de crier...
    mais ou est passe le bebe...
    emma from SF

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  7. ...frissons...pas facile de savoir quoi faire...je suis comme toi, je trouve cela révoltant mais est ce que j'aurai le courage de loger chez moi des SDF? pas sûr non plus...système pourri...mais déjà en prendre conscience est un premier pas (que certains ne feront jamais)et offrir un café est un premier geste que beaucoup n'auraient pas fait.on mesure la chance qu'on a.

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  8. hey ..quoi te dire ? je ne sais même pas ce que j'aurais fait à ta place.
    C'est déjà bien d'avoir essayé de les aider, si tous le monde fesait un petit geste...

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  9. well well well...
    silence.
    ...
    j'sais pas... j'sais pas quoi dire... quoi penser de ce drôle de monde dans lequel on fait nos enfants...
    En tout cas ton texte, ton/votre geste... émotion.

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  10. je suis sans voix, quelle triste réalité !

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  11. Le tissu social est tellement mou, c'est inhérent à la ville... Flippant.

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  12. j ai lu ton message il y a qq jours...que dire...
    hier en traversant devant nous une femmme avec un manteau leopard tres class...jusqu a ce que je la rattrappe d un peu plus pres et me rende compte qu elle etait pieds nus et que son parfum n etait pas Gyvenchy...
    les femmes das la rue , surtout les jeunes sont nombreuses et chauqe fois me serrent le coeur
    Emma from SF

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  13. Il me laisse sans voix, sans idees ton beau message sur cette salete de vie parfois. Et oui, nous sommes des privilegies avec des discours de solidarite, egalite...et pouf face a la realite plus prsonne souvent. mais vous, vous avez etez chouette alors ne soit pas trop dure avec toi meme...

    kiss

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  14. Je me rends compte qu'il n'y a pas tellement de sens à vous répondre individuellement : si j'ai écrit cet article, c'est pour exorciser ce face à face un peu brutal avec l'injustice sociale. Je crois que j'ai dit tout ce que j'avais à dire là-dessus, mais je vous remercie pour vos commentaires, qui m'ont touchée...

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    1. ce texte, cette chanson... pour une fois je ne rigole pas... plutôt des larmes qui me viennent

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  15. C'est dur... Et non il n'y a rien à répondre... Je vous ai trouvés chouettes aussi, pas certaine de ce que j'aurais fait moi à votre place

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  16. je me rends compte en te lisant, que j'ai la trouille de tout... je ne sais même pas si j'aurais eu le courage de marcher avec eux à 4 heures du mat'.
    C'est dur du coup cette prise de conscience, mais merci pour ce récit, ça remet les choses à l'endroit, et en perspective.

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  17. Je rentre de Paris et j'ai vécu quelques scènes très bizarres, "comme d'hab" hélas... mais rien d'aussi flippant. Merci pour ce récit qui remet les idées en place, un peu plus...

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