"C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule."
4.7.12
chapter two
Assieds-toi, ça va te faire un choc : figure-toi que pour une fois, je ne viens pas me plaindre... Je sais, on a peine à y croire. L'effet juillet, je vois que ça. Après avoir passé tout le mois de juin à râler contre la météo et le temps qui passe trop vite, je profite doucement des derniers jours de l'année scolaire pour anticiper avec un plaisir coupable sur les vacances. Comprendre : je repars un jour sur deux du bureau entre 14 h et 15 h 30 pour satisfaire à des obligations vitales, comme de passer l'après-midi à me faire masser le crâne chez le coiffeur. Et quand, par un malheureux concours de circonstances, je m'attarde devant mon écran, c'est pour chercher un tatoueur digne de ce nom. Heureusement, je suis clairement la chouchoute de la boss...
Du coup, je m'offre une deuxième jeunesse. Le week-end dernier, le Pois chiche est parti passer deux jours chez sa grand-mère, à la campagne. J'en ai d'abord profité pour aller voir un vieux groupe de rap français qui chantait ça au début du siècle. J'avais pas fait de concert de rap depuis une bonne dizaine d'années et j'étais entourée de nostalgiques à la trentaine bien tassée. Je me suis sentie un peu vieille, hein. Mais c'était plutôt marrant. Ensuite, j'ai rejoint le Brun et ses copains menuisiers et on a passé le reste de la nuit à refaire le monde en discutant des mérites comparés de l'anarchie et de la démocratie.
Décidée à poursuivre sur cette belle lancée, je suis allée dîner lundi soir avec N. L'amie avec qui tu t'étrangles sur le grogue cap-verdien. L'amie des pâtes all'arrabiata de 6 h du mat. Celle avec qui tu passes du rire aux larmes. Celle qui est là le jour où le Brun rappelle parce qu'il veut te revoir. La première à qui tu dis : "Je suis enceinte !" Celle qui croit en toi parfois mieux que toi-même. Après un dîner bien arrosé, clôturé comme souvent par une grande déclaration d'amour réciproque à une heure pas très raisonnable, je suis rentrée à la maison sous une lune qui semblait tout droit sortie d'un film de loup-garou. Forte de mon expérience de la semaine dernière, je me suis discrètement faufilée dans le lit et je n'ai SURTOUT PAS ouvert la bouche, gardant pour moi mon estomac chaviré, mon haleine avinée et ma voix de Sue Ellen. Enfin hier, j'ai emmené mon Brun voir le concert des Zoufris Maracas à la Bellevilloise. Il nous a fallu un petit moment pour nous adapter à la température tropicale du lieu, mais j'ai fini par accepter l'idée de me fondre LITTÉRALEMENT dans le décor. La soirée était dédiée aux artistes du label Chapter Two et il y avait donc aussi Winston McAnuff avec Fixi, de Java. Winston n'a pas failli à son surnom d'Electric Dread, il s'est démené comme s'il était en transe, je dégoulinais rien que de le regarder... A chaque fois que je le vois en live, je me dis qu'un de ces quatre, il va nous faire un infarctus sur scène. Les Zoufris aussi avaient bien la patate, dans un autre style. On est ressortis de là moulus, avec le sourire collé aux lèvres, heureux de cette sortie en amoureux.
Bon, c'est pas tout ça, mais faut que je te laisse... J'ai un rendez-vous hyper important chez l'esthéticienne.
28.6.12
Destinée
Tu y crois, toi, aux signes du destin ? Moi pas. Mais figure-toi que lundi, je suis passée faire des courses chez Monop' et à la faveur d'un instant de faiblesse, j'ai commencé à dériver vers le rayon des fringues pour enfants. Le truc potentiellement dangereux, tu vois. Tu entres pour acheter deux escalopes de poulet et tu ressors avec trois ticheurtes, un sac de plage, deux shorts, un Tan's et un bob. Et en arrivant chez toi, tu te rends compte que t'as oublié le poulet. Lundi donc, j'avais déjà une paire de petites tennis dans les mains et je m'apprêtais à mettre à mal mon portefeuille, quand une vieille dame s'est approchée de moi et m'a chuchoté en jetant des regards suspicieux aux alentours : "Ne prenez rien ! Les soldes sont dans deux jours !" Comme je me sentais coupable, j'ai essayé de me justifier : "Mais y en aura plus !" Bien sûr, tout le monde attend les soldes pour se jeter sur des tennis à 8 euros... Mais QUI crois-tu convaincre, Mme Clakpognon ? "Dans deux jours." a insisté la dame, d'une voix mystérieuse, avant de disparaître dans les rayons. J'ai continué à me promener avec mes tennis à la main, l'esprit ailleurs... Et soudain, elle a surgi devant moi : "N'oubliez pas ! DANS DEUX JOURS !" J'ai bien failli faire un infarctus au milieu des slips Petit Bateau. Le coeur battant, j'ai couru reposer les chaussures à leur place et je suis partie sans me retourner.
Deux jours plus tard, après moult tergiversations, j'entreprends de valider un panier exorbitant sur le site de La Redoute. Et là, c'est le drame. Nous sommes au premier jour des soldes et j'ai atteint ma limite autorisée de télépaiement pour le mois de juin. Si ÇA, c'est pas un signe, je veux bien aller danser le tango à claquette chez les Papous. Quand même, quand le destin s'adresse ainsi à toi, tu ne peux pas te contenter de l'ignorer.
Voilà pourquoi je suis retournée acheter les tennis ce matin.
25.6.12
Comme un lundi
Lundi matin, tu te réveilles grognonne, tu te cognes le petit orteil contre un coin de porte, tu regardes d'un oeil torve le frigo vide et le Pois chiche qui veut pas s'habiller et à 8 h 32, t'es déjà en train de brailler ton mantra quotidien : "Putain-on-est-en-retard ! Putain-on-est-en-retard ! On-est-en-retard- putain !" Ensuite tu sors avec tes nu-pieds et ton petit gilet jaune - "petit" n'étant pas ici un synonyme de mignon, mais plutôt de "les manches m'arrivent aux coudes et à moins de me faire une ablation des côtes, y a pas moyen que je ferme les boutons" - et tu découvres que "nuages et soleil", pour l'appli météo, ça veut dire qu'il fait 12 degrés sous un ciel plombé. Tu te dis que la prochaine fois, t'ouvriras la fenêtre plutôt. Y a des semaines, comme ça, tu sais que ça démarre mal.
Mercredi soir, tu rentres chez toi de méchante humeur, tu râles parce que le Pois chiche est crevé, qu'il chouine, qu'il veut pas se coucher et que t'es-en-retard-putain-t'es-en-retard. T'enfiles un jogging et tu pars au Pilates en courant. Malgré le crachin hivernal, tu sens que tu commences déjà à te détendre. Jusqu'à ce que ton prof chéri t'annonce qu'il s'en va parce qu'il n'a pas été payé depuis six mois. D'ailleurs, le loyer du studio n'a pas été payé non plus et il a vu de ses yeux l'avis d'expulsion. Il y a peu de chances que l'espace rouvre ses portes après les vacances. Alors autant dire que ton bel abonnement qui ne prendra effet qu'à partir du mois d'août, tu peux tranquillement t'asseoir dessus. Voilà voilà, maintenant allonge-toi et ne pense plus à rien.
Vendredi midi, tu traces pour finir un programme sur lequel t'es-en-retard-putain-t'es-en-retard. Et l'un des
Ce soir-là, c'est donc la mort dans l'âme, résignée d'avance à me prendre rapidement une nouvelle tuile sur le coin de la tête, que je me suis traînée jusqu'au resto choisi par la Blonde : Yoom. Et soudain, j'ai vu la lumière au bout du tunnel. Je me suis enfin DÉ-TEN-DUE. J'ai bien essayé de convaincre Mme Gloubi d'emporter les suspensions qui lui plaisaient tant histoire de faire diversion le temps que je mette les assiettes dans mon sac, mais elle n'a rien voulu entendre. Du coup, je me suis gavée de bouchées à la vapeur succulentes. Oh là là, je te recommande particulièrement les boulettes thaï pimentées aux crevettes. J'ai aussi pris un dessert, mais je serais bien incapable de me rappeler ce que c'était. Juste que je me suis régalée. On est ressorties de là en se disant qu'il nous fallait au moins un dernier verre pour clore dignement cette excellente soirée et c'est seulement une fois à la maison, quand j'ai éteint en vacillant la veilleuse du Pois chiche, que j'ai réalisé à quel point j'étais bourrée. A en croire le Brun - qui, pour une raison obscure, me raconte ça avec la voix de Sue Ellen - j'aurais juste eu le temps de dire : "J'vais être malaaaade, j'veux pas être malaaaaade" avant de sombrer dans un sommeil d'ivrogne. La grande classe, quoi.
Samedi il a fait un temps de rêve et ma soeur adorée m'a offert le sac dessiné par Olympia LeTan pour Claudie Pierlot. J'ai senti que je commençais sérieusement à remonter la pente.
Et enfin, dimanche, après être allés chez Emmaüs, on a nargué la pluie au milieu des souvenirs exotiques de la Blonde et de son Brun, en dégustant un clafoutis exquis accompagné d'une bonne bouteille de vin (le souvenir de la voix de Sue Ellen m'a quand même incitée à demander plutôt de l'eau gazeuse). Quant aux deux garçons, ils étaient dans un état de surexcitation avancée et après avoir méthodiquement dévasté la chambre du Lionceau, ils se sont lancés dans une oeuvre fortement inspirée de Jackson Pollock. Bref, un beau dimanche.
Moralité : Qui passe une semaine pourrie s'enivrera le week-end en bonne compagnie !
19.6.12
Réclame
Je fais un petit passage éclair entre un docu sur une jeune fille naturiste qui, au grand désespoir de ses parents, se balade à oilpé toute la sainte journée et un autre sur un type qui n'a jamais mis les pieds chez un boucher et se nourrit exclusivement d'animaux trouvés sur le bord de la route - une bonne petite brochette d'écureuil au BBQ, miam ! Petite note à toi-même : ne me lance pas sur le sujet du boulot si tu m'invites à un dîner très chic avec ta belle-mère.
Cela dit, tu aurais tort d'en profiter pour me rayer définitivement de ta liste d'invités - attention, transition ! - car depuis hier, je chatoie littéralement de mille feux et tu peux compter sur moi pour illuminer ta soirée. Mais ne me remercie pas, remercie plutôt les djinns de la blogosphère qui ont mis sur mon chemin une jolie créatrice au regard d'azur. J'avais déjà été séduite par ses créations au crochet et ses broderies délicieusement rétro pour Wooden, dont je t'ai parlé ici il y a un petit moment. J'ai même craqué pour le wooden bag, que je te montrerai un jour. Mais si j'avais pris rendez-vous avec elle dans un café parisien hier à midi, c'était surtout pour récupérer un bijou. Un sautoir repéré il y a quelques semaines sur son site et que j'avais baptisé in petto le-collier-qu'il-est-juste-parfait. En vrai, il ne s'appelle pas du tout comme ça, pour une raison que je ne m'explique pas encore... C'est tout simplement le sautoir Indian Summer. Mais tu admettras avec moi qu'évoquer l'été indien en novembre, ça fait un brin mal au cul. D'ailleurs, ne va pas t'imaginer que Severin est parfaite : je la soupçonne fortement de passer plus de temps à boire des boissons alcoolisées qu'à faire de nouveaux bijoux. Ce qui explique pourquoi les boucles sublimes qu'elle avait hier aux oreilles ne sont pas encore disponibles chez Curioser & Curioser sa petite boutique ! T'entends, Severin ? Gimme more, fainéante !
Avec ces quelques gouttes d'or sur ta peau, tu seras parée comme la reine de Saba. Et normalement, si tu suis bien tous mes conseils et que tu te laves les cheveux à l'eau de source du Pérou, tu as déjà de la soie sauvage sur la tête. Alors, c'est kiki qui sera la plus belle pour aller danser sur le nouvel album de Regina Spektor, ce soir ?
14.6.12
Créa'tif
En ce moment, je suis en pleine effervescence... Je crée, je crée, je crée. C'est bien simple, on ne m'arrête plus. Par contre, je dois reconnaître que je reste assez lente, créativement parlant. Pour tout te dire, la dernière fois que je me suis lancée dans un pull pour le Pois chiche, à l'époque où il mesurait moins d'un mètre les bras en l'air, ça a fini... Ben, ça n'a pas fini, en fait. Il m'attend toujours sagement dans son petit sac (le tricot, pas le Pois chiche), accroché à la poignée de la porte du salon. Précisons tout de même qu'à côté de mes aiguilles, un coton-tige a des faux airs de Rocco Siffredi. Je suppute hein : tu imagines bien que je n'ai jamais vu le membre de Rocco Siffredi... Ou alors uniquement à l'époque où j'avais une carte noos piratée qui me donnait accès à TOUTES les chaînes câblées. Je t'ai déjà parlé de la version porno d'Olive et Popeye ? Un grand moment de télévision. Mais je m'égare. Le fond du problème, c'est surtout que si je sais - à peu près - tricoter, je ne sais pas du tout DÉ-tricoter. A la moindre erreur, je suis bloquée. Soit j'apporte le schmilblick à ma mère et je fais semblant de ne pas voir quand elle reprend les trous en douce, soit je laisse tomber. Généralement, je laisse tomber.
Mais figure-toi que la semaine dernière, j'ai été invitée pour la première fois de ma vie à un tricothé (je te laisse visualiser la tête du Brun quand je lui ai annoncé que j'allais passer l'après-midi à boire du thé avec des filles et qu'on allait toutes tricoter de concert... Je crois que c'est uniquement la longue expérience que j'ai acquise sur le câble qui m'a permis de sauver notre couple). Au départ, j'avais prévu de venir avec mon bracelet brésilien. Ah, je t'ai pas dit que je m'étais remise aux bracelets brésiliens ? Je crée, je crée, tu vois. Et puis et puis... Peur du ridicule ? Envie de me dépasser ? Émulation ? Nul ne le saura jamais, mais j'ai replongé. Sauf que cette fois-ci, je tricote avec des GROSSES aiguilles. Et de la GROSSE laine. Au point mousse. Et toujours pour le Pois chiche. J'ai donc bon espoir de te mettre une photo pour Noël.
Bon, je m'éparpille complètement. Parce qu'à la base, ce que je voulais, c'était te parler de mes tifs. Après avoir longuement compilé toutes sortes de tresses ultra-sophistiquées sur Pinterest, je me suis enfin lancée dans les travaux pratiques. Avant-hier soir, on a retrouvé des copains au resto, mais je crois bien que j'ai passé ma soirée aux toilettes à admirer ma coiffure. Jusqu'au moment où je me suis rendu compte que mon voisin de table était un dealer de veuch. Oui, oui, tu as bien lu. Il gagnait sa vie en achetant et en vendant des cheveux. Crois-moi si tu veux, mais le commerce des extensions est un métier à haut risque. Le trafic de diamants, à côté, c'est du pipi de chat. J'ai découvert que le mec s'était fait BRAQUER en Amérique du Sud parce qu'il avait essayé d'acheter des cheveux sans passer par ses intermédiaires habituels. JE TE JURE que je n'invente rien. Un vrai pro : il m'a jaugée d'un simple coup d'oeil : "Mouais... Le cheveu est pas mal, il y a une belle masse. Mais c'est sec, tout ça. Tu n'entretiens pas assez." Il m'a même confié LE secret du cheveu. Et comme je suis pas chienne, je veux bien partager. Tu misais tout sur l'alimentation, la brosse ou l'après-shampoing ? Que nenni, malheureuse ! Le secret du cheveux, c'est l'eau. Lave-toi la tête à l'eau minérale et ta toison sera aussi soyeuse que celle de Lassie. Ne me remercie pas, c'est cadeau.
PS : toi qui as débarqué ici en tapant "membre", "rocco siffredi", "chienne" et "toison soyeuse" sur googeul, ne sois pas trop déçu. La prochaine fois, je te raconterai Olive et Popeye...
11.6.12
Un ami dans ton assiette
A la maison, le repas du Pois chiche a longtemps été un cas de casus belli. A l'époque, mon univers tout entier tournait autour du nombre de cuillerées que je parvenais à lui faire ingurgiter. "Un enfant ne se laissera jamais mourir de faim." Si tu savais combien de fois je me suis promis de planter mes ongles dans les yeux pétris de certitude du prochain qui me sortirait cette phrase maudite ! Hélas, les bonnes manières ont la vie dure et je n'ai jamais émis la moindre petite insulte de rien du tout, pas même un minuscule "Ferme ton bouche !" qui m'aurait pourtant bien soulagée... Parce que oui, je sais, beaucoup d'enfants passent par une phase de rejet de la nourriture généralement transitoire. Oui, je sais, il ne faut SURTOUT pas s'énerver, malheureuse ! Sinon, il sera anorexique à 13 ans et obèse à 28. Je sais, je sais, je sais tout ça. Moi aussi, j'ai lu Laurence Pernoud - et pas en résumé dans "L'éducation pour les Nuls", hein. Le texte original, s'il te plaît.
Mais il n'y a RIEN de plus culpabilisant que de ne pas réussir à nourrir son gosse. Enfin si, il y a encore plus culpabilisant que de ne pas réussir à nourrir son gosse : ne pas réussir à nourrir son gosse ET lui hurler dessus. En vain. Le Brun essayait de me raisonner et je savais qu'il avait raison, mais c'était plus fort que moi. D'ailleurs, le Pois chiche voulait systématiquement que ce soit moi qui le fasse manger. Et les rares fois où je me résignais péniblement à ne pas m'en mêler, je ne pouvais pas m'empêcher de leur rôder autour pendant tout le repas, prête à disjoncter. Ça a duré comme ça pendant plusieurs mois. Le nain se nourrissait exclusivement de yoghourts. Alors OK, il n'est pas mort de faim, mais il a dû prendre 1 kg en un an. Ça va qu'il avait
Alors j'ai arrêté de crier. C'était à la fois tout simple et incroyablement difficile... Le lendemain, quand le Pois chiche a - comme d'habitude - repoussé l'assiette de la main avec un "Non !" sans appel, j'ai juste dit : "D'accord." Stupéfaction de l'enfant. J'ai enfin réalisé à quel point le repas était devenu un rapport de forces entre nous deux. Il a insisté, très contrarié : "Non, maman ! Non !" Au cas où j'aurais mal entendu sa déclaration de guerre quotidienne. "D'accord, tu n'en veux pas. C'est pas grave, on va passer au dessert." Et puis voilà, c'était fini.
Il a recommencé à manger petit à petit. On ne peut pas dire qu'il a un appétit d'ogre, mais il goûte tout ce qu'on lui donne. Et quand il n'en veut plus, il arrête. Tout ça pour dire que si j'habille notre ami de l'assiette, c'est surtout pour toi. Parce que lui, en vrai, il n'en a strictement rien à battre...
La participation du Brun, mon idole... |
PS : Billet inspiré par cette photo chez Céline - qui est nettement plus inventive que moi, je dois dire.
PS2 : Si tu veux t'amuser aussi, tu peux acheter l'assiette Food Face là.
6.6.12
A mon ancien maître
[J'ai découvert récemment Letters of Note, un blog qui, comme son nom l'indique, publie des lettres exceptionnelles. Certaines ont été écrites par des gens connus, d'autres par des gens qui ne l'étaient pas encore et d'autres encore par des inconnus. Parfois elles me touchent, parfois elles me font rire. Le billet qui suit et que j'ai traduit dans son intégralité est le premier sur lequel je suis tombée. Depuis, je suis fan.
Et si tu es Mexicaine et que tu t'appelles Agnès, je tiens à te signaler que la dernière lettre publiée est de Patty Smith...]
En août 1865, un colonel P.H. Anderson, de Big Spring, dans le Tennessee, écrivit à son ancien esclave, Jourdon Anderson, pour l’inviter à revenir travailler sur sa ferme. Jourdon – qui, depuis son émancipation, était parti dans l’Ohio, avait trouvé un emploi salarié et subvenait désormais aux besoins de sa famille – lui fit une réponse remarquable dans la lettre ci-dessous (et qu’il avait, d’après les journauxde l’époque, dictée.)
En août 1865, un colonel P.H. Anderson, de Big Spring, dans le Tennessee, écrivit à son ancien esclave, Jourdon Anderson, pour l’inviter à revenir travailler sur sa ferme. Jourdon – qui, depuis son émancipation, était parti dans l’Ohio, avait trouvé un emploi salarié et subvenait désormais aux besoins de sa famille – lui fit une réponse remarquable dans la lettre ci-dessous (et qu’il avait, d’après les journauxde l’époque, dictée.)
Plutôt que de souligner les nombreux passages savoureux,
je me contenterai de vous laisser apprécier la lettre. Assurez-vous
de la lire jusqu’au bout.
EDIT : Allez voir chez Kottke pour découvrir
brièvement ce qu’il est advenu de Jourdon et de sa famille par la suite.
(Source : The Freedmen’s Book. Image : Un groupe d'esclaves en fuite en Virginie en 1862, avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque du Congrès américain)
Dayton, Ohio,
7 Août 1865
A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson, Big
Spring, Tennessee
Monsieur : j’ai reçu votre lettre et j’ai découvert avec plaisir que
vous n’aviez pas oublié Jourdon et que vous vouliez que je revienne vivre avec
vous, promettant que vous pouviez faire plus pour moi que n’importe qui d’autre.
J’ai souvent pensé à vous avec gêne. Je croyais que les Yankees
vous avaient pendu il y a bien longtemps après avoir découvert que vous aviez caché des rebelles chez
vous. J’imagine qu’ils n’ont jamais rien su de votre virée chez le colonel
Martin pour tuer ce soldat de l’Union que sa compagnie avait laissé dans leur étable.
Bien que vous m’ayez tiré dessus à deux reprises avant que je vous quitte, je
ne vous souhaitais pas d’être blessé et je suis heureux de vous savoir toujours
en vie. Ce serait bien de retourner dans notre chère vieille maison et de
revoir Mlle Mary et Mlle Martha, Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur à
tous mes amitiés et dites-leur que nous nous reverrons dans un monde meilleur,
sinon dans celui-ci. J’aurais aimé revenir vous voir tous quand je travaillais
à l’hôpital de Nashville, mais un voisin m’a dit qu’Henry était décidé à m’abattre
s’il en avait l’occasion.
Je veux savoir en quoi consiste exactement la bonne
proposition que vous me faites. Je m’en sors raisonnablement bien, ici. Je
gagne vingt-cinq dollars par mois, avec la nourriture et les vêtements ; j’ai
une maison confortable pour Mandy, - les gens d’ici l’appellent Mme Anderson –
et les enfants – Milly, Jane et Grundy – vont à l’école et travaillent bien. L'instituteur dit que Grundy ferait un bon prédicateur. Ils vont à l’école du dimanche
et Mandy et moi, nous allons régulièrement à la messe. On nous traite décemment.
On entend parfois dire : « Ces gens de couleurs étaient
esclaves là-bas, dans le Tennessee. » Les enfants se sentent blessés par
ce genre de propos, mais je leur réponds que ce n’était pas une honte dans le
Tennessee d’appartenir au colonel Anderson. Beaucoup de moricauds auraient été
fiers, comme je l’étais, de vous appeler maître. Maintenant, si vous m’écriviez
pour me préciser quelle rémunération vous envisagez de me donner, je serais plus à
même de décider s’il est dans mon intérêt de revenir.
Quant à ma liberté, dont vous dites que je peux l’avoir,
il n’y a rien à gagner de ce côté, puisque j’ai obtenu mon titre d’affranchissement
en 1864, de la main du maréchal prévôt de Nashville. Mandy proteste qu’elle aurait
peur de revenir sans avoir la preuve que vous nous traiterez de façon équitable
et décente ; nous avons donc convenu d’éprouver votre sincérité en vous
demandant de nous envoyer nos gains pour la période pendant laquelle nous vous
avons servi. Cela nous permettra de solder les vieux comptes et de nous fier à
votre équité et votre amitié à l’avenir. Je vous ai servi fidèlement pendant
trente-deux ans, et Mandy pendant vingt ans. A vingt-cinq dollars par mois pour
moi et deux dollars par semaine pour Mandy, nos émoluments s’élèvent à onze
mille six cent quatre-vingts dollars. Ajoutez à cela les intérêts pour tout le
temps où vous avez retenu nos gains et déduisez ce que vous ont coûté nos vêtements, ainsi que les trois visites du docteur pour moi et la dent
arrachée de Mandy, et la différence vous dira ce à quoi nous avons droit en
toute justice. Merci d’envoyer l’argent par Adams Express, aux bons soins de Monsieur
V. Winters, Dayton, Ohio. Si vous ne nous payez pas les loyaux services passés,
nous ne pourrons avoir qu’une confiance réduite dans vos promesses pour l’avenir.
Nous sommes sûrs que le Créateur vous a ouvert les yeux sur le tort que vous et
vos ancêtres nous avez fait, à moi et à mes ancêtres, en nous forçant à trimer pendant
des générations sans la moindre récompense. Ici, je touche ma paie chaque samedi
soir, mais dans le Tennessee, il n’y avait jamais de jour de paie pour les
nègres, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Le jour du jugement viendra
sûrement pour celui qui prive le travailleur de ses droits.
Lorsque vous répondrez à cette lettre, merci de nous dire
si ma Milly et de ma Jane seront en sécurité, car ce sont maintenant deux
grandes et jolies jeunes filles. Vous savez comment ça s’est passé pour la
pauvre Matilda et la pauvre Catherine. Je préfèrerais encore rester ici la faim
au ventre – et même mourir, s’il le faut – plutôt que de voir mes filles
exposées à la honte par la violence et la cruauté de leurs jeunes maîtres. Merci
aussi de nous indiquer s’il y a des écoles ouvertes aux enfants de couleur près
de chez vous. Mon plus grand désir aujourd’hui, c’est que mes enfants soient
instruits et qu’ils développent de saines habitudes.
Dites bonjour à George Carter et remerciez-le de vous
avoir ôté le pistolet des mains quand vous me tiriez dessus.
Votre ancien serviteur,
Jourdon Anderson
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