"C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule."


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1.12.14

J'♥ mon libraire

(visuel @woodcampers)

Je fais partie de ces gens qui ne vont jamais au cinéma seuls. Films ou romans, je préfère partager. Quand j'ai un livre en cours, je raconte l'histoire, je lis mes passages préférés à voix haute, je le conseille autour de moi, je le fais circuler ou au contraire, je le débine d'une phrase lapidaire... Il n'y a pas longtemps, sur Facebook, on a vu fleurir des listes de livres. Il s'agissait de nommer des œuvres qui nous avaient marqués, comme ça, sans trop réfléchir. Et en découvrant les listes de parfaits inconnus, qui apparaissaient mystérieusement sur mon mur, je me suis surprise à avoir envie d'en rencontrer certains - séduite par leurs lectures.

Quand j'achète un livre, ça peut être parce qu'on m'en a parlé, parce que j'ai entendu une bonne critique, parce que j'aime l'auteur, parce que mon libraire le conseille ou tout simplement parce qu'il me fait de l’œil au milieu de ses petits copains... Ce qui est sûr, c'est que quand j'achète un livre, c'est TOUJOURS en librairie.

Alors d'accord, il faut aller jusqu'à la librairie. Ça te permet de faire de l'exercice au lieu de rester assis à pianoter devant ton ordinateur. Quand on pense aux festins pantagruéliques qui t'attendent en cette période de Noël, on peut dire que c'est un service que tu te rends à toi-même, finalement. Et oui, ton libraire n'a pas tout en stock. Mais il commande ce que tu veux. Avec le mien, par exemple, ça prend environ deux jours. Et même si la lecture est évidemment une occupation vitale, tu conviendras qu'on est quand même rarement à 48 heures près. Par ailleurs, ton libraire prend volontiers le temps de chercher avec toi le nom de ce bouquin "dont tout le monde parle en ce moment ! Même qu'ils l'ont adoré au masque et la plume ! Mais siiiii ! Il a une couverture rouge, je crois. Un pavé ! Et le nom de l'auteur commence par un V. Ou un B. Enfin, une consonne, quoi." D'ailleurs, quand on sait qu'en France, le prix du livre est unique depuis 1981 et que donc, ton libraire te prodigue ses conseils de façon totalement gratuite, on peut dire que d'une certaine manière, tu fais même des économies en allant chez lui. D'autant que lui, contrairement à d'autres, il utilise cet argent pour payer ses impôts en France et pour offrir à ses employés des conditions de travail et un salaire à peu près corrects.

Aujourd'hui, sur une belle initiative d'Eliabar, de la Brocante du coeur et de Gaëlle, c'est la journée J'♥ mon libraire. Alors tu me fais plaisir et tu files claquer une ÉNORME bise à ton libraire !



19.5.14

Quelle connerie, la guerre...


Je propose d'en finir tout de suite avec les sujets qui fâchent : je n'ai aucune excuse valable pour justifier ce long silence. Je te dirais bien que j'ai eu un autre enfant, mais à force, tu vas finir par avoir des doutes. Et le pire, c'est que non contente de ne donner aucun signe de vie pendant des jours et des jours (et des mois et des années, même), je ne vais pas du tout te faire rire aujourd'hui. J'ose à peine l'écrire, mais je vais te parler lecture et documentaire. Quand je pense que mon blog porte le nom d'un bordel de Saïgon... Le respect s'perd, ma bonne dame.

Bref, voici donc une petite sélection culturelle avec la guerre en fil rouge pour achever de te foutre le moral dans les chaussettes les jours de pluie et de grisaille... Comme tu le sais sans doute, à moins d'avoir passé le 20ème siècle sur Mars, on commémorera cette année le centenaire de la déclaration de guerre de 1914. Il y a donc pléthore d'oeuvres sur le sujet, aussi bien à la télévision que dans les librairies (mais aussi au musée, d'ailleurs). Pour ma part, j'ai commencé avec le roman de Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, qui a obtenu le prix Goncourt. Tu peux aller en lire un extrait là (clic). La première scène est magistrale. Décrite du point de vue de chacun des trois personnages principaux, c'est la seule finalement qui parle vraiment de la guerre et elle te met tout de suite dans le bain : ça se lit d'une traite et c'est très cinégénique. On pense forcément à l'immense Johnny Got His Gun. Par ailleurs, j'ai récemment découvert qu'un autre auteur de polar s'était penché sur cette période. Il s'agit de Thierry Bourcy, qui a écrit les aventures de Célestin Louise, flic et soldat dans la guerre de 14-18. Cinq histoires rassemblées dans un même recueil. En gros, on suit une poignée de soldats d'un bout à l'autre de la guerre. L'hommage à Arsène Lupin est assumé. Personnellement, j'ai quand même trouvé que les intrigues n'étaient pas à la hauteur, mais c'est peut-être parce que j'étais meilleur public à l'âge où j'ai lu Maurice Leblanc. Par contre, si le sujet t'intéresse, la description de la vie dans les tranchées est passionnante. Et ce fossé terrible entre le front et l'arrière pose déjà la question de la place laissée aux anciens poilus dans la société d'après-guerre. Pour finir, tu peux mettre des images sur tout ça avec le très bel album de Fred Bernard et Emile Bravo, On nous a coupé les ailes. Un texte juste et émouvant, mais sans pathos, sur l'horreur de la guerre.

Ensuite, j'ai enchaîné sur la deuxième Guerre mondiale. Avec d'abord Le Nazi et le barbier, d'Edgar Hilsenrath. L'auteur de Nuit y retrace le destin hors du commun de Max-Schulz-devenu-Itzig-Finkelstein, un ancien SS qui endosse l'identité d'un Juif sioniste pour échapper à la justice. Un récit empreint de cet humour décapant typique des blagues juives où l'absurde côtoie le désespoir et touche à l'universel.

Mais LE livre qui m'a bouleversée ces derniers temps, c'est Kinderzimmer, de Valentine Goby. Depuis, je le recommande à tous ceux que je croise. Contrairement à Nuit, par exemple, qui décrit un monde où l'humanité n'est qu'un vernis qui s'écaille dès qu'il est question de survie, on sent ici une vrai foi en l'être humain et son extraordinaire résilience. Comme le dit Valentine Goby elle-même : «D’abord, il y eut cette rencontre, un jour de mars 2010 : un homme de soixante-cinq ans se tient là, devant moi, et se présente comme déporté politique à Ravensbrück. Outre que c’est un homme, et à l’époque j’ignorais l’existence d’un tout petit camp d’hommes non loin du Lager des femmes, il n’a surtout pas l’âge d’un déporté. La réponse est évidente : il y est né. La chambre des enfants, la Kinderzimmer, semble une anomalie spectaculaire dans le camp de femmes de Ravensbrück, qui fut un lieu de destruction, d’avilissement, de mort. Des bébés sont donc nés à Ravensbrück, et quoique leur existence y ait été éphémère, ils y ont, à leur échelle, grandi. J’en ai rencontré deux qui sont sortis vivants de Ravensbrück, ils sont si peu nombreux, et puis une mère, aussi. Et la puéricultrice, une Française, qui avait dix-sept ans alors. C’était un point de lumière dans les ténèbres, où la vie s’épuisait à son tour, le plus souvent, mais résistait un temps à sa façon, et se perpétuait : on y croyait, on croyait que c’était possible. Cette pouponnière affirmait radicalement que survivre, ce serait abolir la frontière entre le dedans et le dehors du camp. Envisager le camp comme un lieu de la vie ordinaire, être aveugle aux barbelés. Et donc, se laver, se coiffer, continuer à apprendre, à rire, à chanter, à se nourrir et même, à mettre au monde, à élever des enfants ; à faire comme si. J’ai écrit ce roman pour cela, dire ce courage fou à regarder le camp non comme un territoire hors du monde, mais comme une partie de lui. Ces femmes n’étaient pas toutes des héroïnes, des militantes chevronnées, aguerries par la politique et la Résistance. Leur héroïsme, je le vois dans l’accomplissement des gestes minuscules du quotidien dans le camp, et dans ce soin donné aux plus fragiles, les nourrissons, pour qu’ils fassent eux aussi leur travail d’humain, qui est de ne pas mourir avant la mort. Mila, mon personnage fictif, est l’une de ces femmes. Kinderzimmer est un roman grave, mais un roman de la lumière.»

La puéricultrice de la pouponnière, c'est Marie-José Chombart de Lauwe, une jeune Bretonne entrée en résistance à 17 ans et déportée à 20, qui n'a eu de cesse de témoigner sur les camps. Je t'avoue que j'ai découvert son nom en le lisant dans les remerciements, je n'avais jamais entendu parler d'elle. Du coup, je suis allée faire quelques recherches, par curiosité, et je suis tombée sur cette interview incroyable qu'il faut vraiment aller écouter.

Bon, j'étais partie pour te parler aussi de The Kill Team, un documentaire diffusé par Canal + la semaine dernière, sur des soldats américains qui se sont mis à tuer par plaisir en Afghanistan, mais je vais en garder un peu pour une prochaine fois. Cela dit, si tu as l'occasion de le voir, c'est édifiant.

Y a encore quelqu'un ? Je sais pas pourquoi, je sens que je t'ai perdu, là. J'avais pas menti hein, je t'avais dit qu'aujourd'hui, je ne te ferais pas rire. Allez, promis, la prochaine fois, je te raconte mon expérience extrême sur un train Ouigo entre Paris et Montpellier...

18.4.13

Lectures du jour, bonjour !



Ces derniers temps, il m'est arrivé un truc assez incroyable...Je me suis remise à lire. Ce qu'il faut savoir, c'est que j'ai longtemps été une dévoreuse de livres. Tu connais l'histoire de L'Extraordinaire garçon qui dévorait les livres ? Eh bien moi, j'étais ce petit garçon-là. Mais en fille. Je lisais devant mon bol de chocolat au lait, je lisais en faisant couler l'eau au lieu de me laver les dents, je lisais dans le bus qui m'emmenait au lycée, je lisais en classe, je lisais aux toilettes pendant des heures, je lisais en laissant couler l'eau au lieu de me doucher, je lisais à la lumière vacillante de ma lampe de poche quand tout le reste de la maison dormait, je lisais dans la voiture sur le chemin des vacances, je lisais en marchant dans la rue... Je me souviens d'une rentrée où la prof de français nous avait demandé de faire la liste de nos lectures des grandes vacances. Sur la mienne, il y avait : "Tout Pagnol. Tout Colette. Tout Zola." Je me souviens aussi être allée me plaindre chez le proviseur après avoir été surprise en pleine lecture pendant le cours de physiques. Non pas pour l'avertissement, qui me paraissait tout à fait justifié, mais parce que la prof m'avait confisqué mon livre et que je voulais à tout prix savoir comment s'achevait la Journée d'Ivan Denissovitch !

Et puis le Pois chiche est arrivé. Et puis j'ai trouvé un bureau à 10 minutes à pied de chez moi. Et puis, je me suis rendu compte que pour la première fois de ma vie, je n'avais aucune lecture en cours.

Depuis quelques temps, je m'y suis remise. Peut-être parce que j'ai changé de bureau et que je prends à nouveau le bus. J'ai plus de mal qu'avant à entrer dans un livre un peu ardu, mais je suis quand même sur la bonne voie. Ce qui m'a permis de faire quelques belles découvertes...

Confessions d'un gang de filles - Joyce Carol Oates

Dans l'Amérique des années 50, cinq adolescentes décident de former un gang pour punir les hommes - l'Ennemi - et s'affranchir du joug des adultes.
Autant j'avais eu du mal à rentrer dans Blonde, la biographie romancée de Marilyn Monroe, autant j'ai adoré celui-ci. Joyce Carol Oates (magistralement traduite par Michèle Lévy-Bram) décrit avec une justesse incroyable la confrontation entre une réalité sordide et la soif d'absolu de l'adolescence. On ne peut que s'attacher à ces filles avides d'amour, violentes, fragiles et impitoyables...

1Q84 - Haruki Murakami

Je ne te résume pas l'histoire, d'abord parce que ça me prendrait des plombes et ensuite, parce que j'aurais peur d'en dire trop.
Disons juste que j'adore cette idée - omniprésente chez Murakami - qu'il suffit de franchir un "passage" pour accéder à un monde parallèle dans lequel la réalité est mouvante et protéiforme. Cet univers, qui n'est pas sans rappeler les films de Miyazaki, est un peu le négatif de celui de Walt Disney. Ici, il n'existe pas de véritable frontière entre le bien et le mal et la rédemption, si rédemption il y a, a forcément un prix.
Dans l'ensemble, c'est vraiment prenant. J'ai juste trouvé le 2ème tome un peu en dessous. Faut dire qu'il y a quand même 3 tomes de plus de 500 pages chacun. C'est un peu comme quand je vais voir un film de trois heures au ciné : j'ai toujours l'impression que finalement, il aurait gagné à être un chouïa plus court...

Serena - Ron Rash

Etats-Unis, années 30. Pemberton est un homme ambitieux qui dirige son exploitation forestière sans états d'âme. Mais son épouse, Serena, veut plus, elle veut bâtir un empire. Pour réaliser son rêve, elle est prête à raser les forêts de Caroline du Nord et à exploiter ses ouvriers jusqu'au trognon. Et il n'est pas question de laisser quiconque se mettre en travers de sa route.
Un livre magnifique, qui s'inscrit pour moi dans la lignée des plus grands auteurs américains, à commencer par Faulkner...
Je te laisse lire une bonne critique et une interview de l'auteur là : http://planete-polars.blog.leparisien.fr/archive/2010/12/31/serena-le-chef-d-oeuvre-de-ron-rash.html

Sang noir - Jean-Luc Loyer

Une BD sur la plus grande catastrophe minière française, à Courrières, en 1906. Le matin du drame, 1664 mineurs descendent dans les galeries : ils seront moins de 600 à remonter à la surface. Le sujet est poignant et le récit est ultra documenté, c'est passionnant. Si toi aussi, tu as été ébloui par Germinal, tu ne dois pas passer à côté de Sang noir...

Et sinon, là, je relis un polar d'Henning Mankell. J'ai rapidement eu comme une vague impression de déjà-vu qui s'est confirmée au fil des pages... Heureusement, grâce à ma mémoire de poisson rouge, il s'avère que je n'en garde absolument aucun souvenir. Et même si ma vie en dépendait, je serais bien incapable de te dire qui est le meurtrier. Henning, si tu lis ces lignes, pardonne-moi.

12.12.12

I ♥ mon libraire !



Parce que quand tu vas chez lui, il te connaît et même, il se souvient que c'est pas la peine de te proposer le dernier Marc Levy. Parce que si t'achètes "50 shades of Grey" en catimini, il va pas t'envoyer un mail en majuscule pour TE DEMANDER SI ÇA T'A PLU et te faire une offre spéciale mummy porn, deux pour le prix de deux. Parce que parfois, il est beau. Et s'il est pas beau, il est drôle. Et s'il est pas drôle, il est souriant. Et s'il est pas souriant, ben c'est pas grave. Tu en changes. Parce que chez mon libraire, c'est pas plus cher. Parce que j'aime les librairies spécialisées. Parce que c'est pas sur Internet que tu pourras te faire dédicacer le dernier Benjamin Chaud.

Parce que le livre n'est pas un bien de consommation comme un autre et que les gens qui ont le courage de se battre pour qu'il continue d'exister méritent qu'on se batte pour qu'ils continuent à gagner correctement leur vie.



Et si tu veux en savoir plus, je te conseille d'aller faire un tour chez Eliabar, chez Gaëlle, chez , chez Bauchette, chez This Pretty things...

6.6.12

A mon ancien maître


















 [J'ai découvert récemment Letters of Note, un blog qui, comme son nom l'indique, publie des lettres exceptionnelles. Certaines ont été écrites par des gens connus, d'autres par des gens qui ne l'étaient pas encore et d'autres encore par des inconnus. Parfois elles me touchent, parfois elles me font rire. Le billet qui suit et que j'ai traduit dans son intégralité est le premier sur lequel je suis tombée. Depuis, je suis fan. 
Et si tu es Mexicaine et que tu t'appelles Agnès, je tiens à te signaler que la dernière lettre publiée est de Patty Smith...]

En août 1865, un colonel P.H. Anderson, de Big Spring, dans le Tennessee, écrivit à son ancien esclave, Jourdon Anderson,  pour l’inviter à revenir travailler sur sa ferme. Jourdon – qui, depuis son émancipation, était parti dans l’Ohio, avait trouvé un emploi salarié et subvenait désormais aux besoins de sa famille – lui fit une réponse remarquable dans la lettre ci-dessous (et qu’il avait, d’après les journauxde l’époque, dictée.)

Plutôt que de souligner les nombreux passages savoureux, je me contenterai de vous laisser apprécier la lettre. Assurez-vous de la lire jusqu’au bout.

EDIT : Allez voir chez Kottke pour découvrir brièvement ce qu’il est advenu de Jourdon et de sa famille par la suite.

(Source : The Freedmen’s Book. Image : Un groupe d'esclaves en fuite en Virginie en 1862, avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque du Congrès américain)

Dayton, Ohio,

7 Août 1865

A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson, Big Spring, Tennessee

Monsieur : j’ai reçu votre lettre et j’ai découvert avec plaisir que vous n’aviez pas oublié Jourdon et que vous vouliez que je revienne vivre avec vous, promettant que vous pouviez faire plus pour moi que n’importe qui d’autre. J’ai souvent pensé à vous avec gêne. Je croyais que les Yankees vous avaient pendu il y a bien longtemps après avoir découvert que vous aviez caché des rebelles chez vous. J’imagine qu’ils n’ont jamais rien su de votre virée chez le colonel Martin pour tuer ce soldat de l’Union que sa compagnie avait laissé dans leur étable. Bien que vous m’ayez tiré dessus à deux reprises avant que je vous quitte, je ne vous souhaitais pas d’être blessé et je suis heureux de vous savoir toujours en vie. Ce serait bien de retourner dans notre chère vieille maison et de revoir Mlle Mary et Mlle Martha, Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur à tous mes amitiés et dites-leur que nous nous reverrons dans un monde meilleur, sinon dans celui-ci. J’aurais aimé revenir vous voir tous quand je travaillais à l’hôpital de Nashville, mais un voisin m’a dit qu’Henry était décidé à m’abattre s’il en avait l’occasion.

Je veux savoir en quoi consiste exactement la bonne proposition que vous me faites. Je m’en sors raisonnablement bien, ici. Je gagne vingt-cinq dollars par mois, avec la nourriture et les vêtements ; j’ai une maison confortable pour Mandy, - les gens d’ici l’appellent Mme Anderson – et les enfants – Milly, Jane et Grundy – vont à l’école et travaillent bien. L'instituteur dit que Grundy ferait un bon prédicateur. Ils vont à l’école du dimanche et Mandy et moi, nous allons régulièrement à la messe. On nous traite décemment. On entend parfois dire : « Ces gens de couleurs étaient esclaves là-bas, dans le Tennessee. » Les enfants se sentent blessés par ce genre de propos, mais je leur réponds que ce n’était pas une honte dans le Tennessee d’appartenir au colonel Anderson. Beaucoup de moricauds auraient été fiers, comme je l’étais, de vous appeler maître. Maintenant, si vous m’écriviez pour me préciser quelle rémunération vous envisagez de me donner, je serais plus à même de décider s’il est dans mon intérêt de revenir.

Quant à ma liberté, dont vous dites que je peux l’avoir, il n’y a rien à gagner de ce côté, puisque j’ai obtenu mon titre d’affranchissement en 1864, de la main du maréchal prévôt de Nashville. Mandy proteste qu’elle aurait peur de revenir sans avoir la preuve que vous nous traiterez de façon équitable et décente ; nous avons donc convenu d’éprouver votre sincérité en vous demandant de nous envoyer nos gains pour la période pendant laquelle nous vous avons servi. Cela nous permettra de solder les vieux comptes et de nous fier à votre équité et votre amitié à l’avenir. Je vous ai servi fidèlement pendant trente-deux ans, et Mandy pendant vingt ans. A vingt-cinq dollars par mois pour moi et deux dollars par semaine pour Mandy, nos émoluments s’élèvent à onze mille six cent quatre-vingts dollars. Ajoutez à cela les intérêts pour tout le temps où vous avez retenu nos gains et déduisez ce que vous ont coûté nos vêtements, ainsi que les trois visites du docteur pour moi et la dent arrachée de Mandy, et la différence vous dira ce à quoi nous avons droit en toute justice. Merci d’envoyer l’argent par Adams Express, aux bons soins de Monsieur V. Winters, Dayton, Ohio. Si vous ne nous payez pas les loyaux services passés, nous ne pourrons avoir qu’une confiance réduite dans vos promesses pour l’avenir. Nous sommes sûrs que le Créateur vous a ouvert les yeux sur le tort que vous et vos ancêtres nous avez fait, à moi et à mes ancêtres, en nous forçant à trimer pendant des générations sans la moindre récompense. Ici, je touche ma paie chaque samedi soir, mais dans le Tennessee, il n’y avait jamais de jour de paie pour les nègres, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Le jour du jugement viendra sûrement pour celui qui prive le travailleur de ses droits.

Lorsque vous répondrez à cette lettre, merci de nous dire si ma Milly et de ma Jane seront en sécurité, car ce sont maintenant deux grandes et jolies jeunes filles. Vous savez comment ça s’est passé pour la pauvre Matilda et la pauvre Catherine. Je préfèrerais encore rester ici la faim au ventre – et même mourir, s’il le faut – plutôt que de voir mes filles exposées à la honte par la violence et la cruauté de leurs jeunes maîtres. Merci aussi de nous indiquer s’il y a des écoles ouvertes aux enfants de couleur près de chez vous. Mon plus grand désir aujourd’hui, c’est que mes enfants soient instruits et qu’ils développent de saines habitudes.

Dites bonjour à George Carter et remerciez-le de vous avoir ôté le pistolet des mains quand vous me tiriez dessus.

Votre ancien serviteur,

Jourdon Anderson
                                                                                                                             

24.4.12

Perturbations passagères



Bon, je suis au fond du gouffre. Comme disait l'autre : "le monde est glauque et ça s'écrit G-2-L-O-Q, mon ami." Tu vas dire que je cherche, aussi. Et tu n'auras pas tort. Par exemple, hier, je ne sais pas ce qui m'a pris, je suis sortie en CHAUSSETTES sous la pluie... Oui oui, tu as bien lu. Bien sûr, j'avais des sandales autour. Mais il suffit de marcher dans une flaque d'eau pour comprendre que la sandale, c'est purement décoratif. Je devais avoir la tête ailleurs, je vois que ça. Mais c'est cette soirée électorale, aussi ! Voir Rachida Dati se mettre à racoler à l'extrême-droite dès dimanche soir en évoquant la nécessité de contrôler l'immigration, c'était presque aussi déprimant que de penser aux quelques six millions de personnes qui ont voté FN... Et le pire, c'est que ça ne m'a pas empêchée d'enchaîner sur la lecture de L'Elimination. Pourtant, il n'y avait pas tromperie sur la marchandise : quand t'achètes le livre dans lequel Rithy Panh (le réalisateur de S21 - la machine de mort khmère rouge) raconte ce qu'il a vécu entre 13 et 17 ans, sous le régime de Pol Pot, et comment il a survécu à toute sa famille, tu sais que ça va pas être une partie de franche rigolade. Mais ce qui m'a le plus foutu le bourdon, ce sont ses entretiens avec Duch, directeur de S21 et chef de la police politique du Kampuchéa démocratique. Je trouve qu'il n'y a rien de plus angoissant que d'être confronté à l'humanité qui est à la base des actes les plus inhumains. Bref, quand j'ai refermé le livre, j'avais bien le moral dans les chaussettes (mouillées). Et si la moindre pensée positive avait réussi à surnager dans le marasme général, elle a définitivement été balayée par l'article que j'ai lu ce matin dans le journal et qui décrivait les exactions insupportables commises par l'armée syrienne à Holms.
Je me dis que pour faire un enfant dans ce monde-là, il faut être inconscient. Ou très con.
Ou peut-être juste d'un incurable optimisme. D'autant qu'il suffit parfois de découvrir un groupe dont les chorégraphies déjantées semblent tout droit sorties de l'imagination de Michel Gondry pour reprendre du poil de la bête. Alors si toi aussi t'as besoin d'un peu de soleil dans l'eau froide, regarde donc les clips d'OK GO... (si vraiment t'as pas le temps de regarder les trois, je te conseille d'aller directement au dernier, mon préféré).








20.4.12

Lu en 2012 #2



La Délicatesse, de David Foenkinos

Ah, La Délicatesse... Quelle grosse déception. Je ne sais pas pourquoi, je m'attendais à autre chose. Peut-être parce que j'en avais lu beaucoup de bien. Ce n'est pas que je me sois ennuyée, je l'ai même lu d'une traite. Mais cette femme trop lisse, à laquelle on ne croit pas un instant, cette accumulation de dialogues un peu creux... Disons que c'est le genre de livre que t'achètes au Relai H. avant de prendre le train et que tu donnes une fois arrivée à destination. En même temps, je ne peux m'en prendre qu'à moi, parce que la quatrième de couverture est tout à fait représentative du reste du livre.
"François pensa : si elle commande un déca, je me lève et je m'en vais. C'est la boisson la moins conviviale qui soit. Un thé, ce n'est guère mieux. On sent qu'on va passer des dimanches après-midi à regarder la télévision. Ou pire : chez les beaux-parents. Finalement, il se dit qu'un jus, ça serait bien. Oui, un jus, c'est sympathique. C'est convivial et pas trop agressif. On sent la fille douce et équilibrée. Mais quel jus ? Mieux vaut esquiver les grands classiques : évitons la pomme ou l'orange, trop vu. Il faut être un tout petit peu original, sans être toutefois excentrique. La papaye ou la goyave, ça fait peur. Le jus d'abricot, c'est parfait. Si elle choisit ça, je l'épouse... - Je vais prendre un jus... Un jus d'abricot, je crois, répondit Nathalie. Il la regarda comme si elle était une effraction de la réalité."


Des Vents contraires, d'Olivier Adam

J'ai été séduite par ce personnage à vif dont l'existence s'organise en creux, autour d'une mère absente et d'une mer omniprésente. C'est le premier roman d'Olivier Adam que je lis, mais j'avais énormément aimé l'adaptation ciné de "Je vais bien, ne t'en fais pas" et je crois que je vais m'attaquer au reste...
"Sarah a disparu depuis un an, sans plus jamais faire signe. Pour Paul, son mari, qui vit seul avec leurs deux jeunes enfants, chaque jour est à réinventer. Il doit lutter avec sa propre inquiétude et contrer, avec une infinie tendresse, les menaces qui pèsent sur leurs vies. Épuisé, il espère se ressourcer par la grâce d'un retour à Saint-Malo, la ville de son enfance."


Waterloo Nécropolis, de Mary Hooper

Waterloo Nécropolis attendait depuis très longtemps dans ma pile de livres à lire. Pour tout te dire, il faisait partie du panier garni gagné cet été chez la Soupe de l'Espace (mais si souviens-toi). Je n'arrivais pas à m'y mettre parce que j'ai toujours l'impression - un peu idiote - que la littérature jeunesse, c'est pour les jeunes (ne va pas en conclure que je suis vieille, hein...). Alors que je peux passer des heures dans les rayons de littérature enfantine. Va comprendre, Charles. Bref, j'ai fini par m'y mettre et je ne l'ai pas regretté. L'histoire est assez convenue et tu devines rapidement comment elle va se terminer, mais la description de Londres - en particulier de ses bas fonds - est formidable. Et au cas où les références humanistes de Mary Hooper ne seraient pas assez claires, il y a même une apparition éclair de Dickens en personne. Mais si, comme moi, tu préfères les romans pour jeunes adultes que pour jeunes jeunes (tu me suis toujours ?) et que le Londres du XIXè te fascine, je te conseille les excellents polars d'Anne Perry (surtout la série avec William Monk).
"Londres, 1861. Grace, presque 16 ans, embarque à bord de l'express funéraire Necropolis, en direction du cimetière de Brockwood, pour y dire adieu à un être cher.Elle fera là-bas une rencontre décisive en la personne de Mr et Mrs Unwin, entrepreneurs de pompes funèbres, qui lui proposent de devenir pleureuse d'enterrement. D'abord réticente, la jeune fille finit par accepter leur offre, après qu'elle et sa soeur Lily se retrouvent à la rue. Toutes deux ignorent encore qu'elles vont devoir faire face aux manigances de cette famille peu scrupuleuse, prête à tout pour s'emparer d'un mystérieux héritage..."



Les Anonymes, d'R.J. Ellory

Un polar assez complexe, peut-être un peu trop. L'histoire m'a tenue en haleine jusqu'à la fin, mais j'ai trouvé l'écriture moins originale que dans "Seul le silence". Et puis, si t'as vraiment envie de lire des choses sur les magouilles de la CIA pendant la guerre froide, je te conseille d'aller dévorer American Tabloïd, de James Ellroy. Presque le même nom, mais un cran au-dessus quand même.
"Washington. Quatre meurtres. Quatre mode opératoires semblables. Tout laisse à penser qu’un serial killer est à l’œuvre. Enquête presque classique pour l’inspecteur Miller. Jusqu’au moment où celui-ci découvre qu’une des victimes vivait sous une fausse identité, fabriquée de toutes pièces. Qui était-elle réellement ? Ce qui semblait être une banale enquête de police prend alors une ampleur toute différente, et va conduire Miller jusqu’aux secrets les mieux gardés du gouvernement américain."


Feu de Camp, de Julia Franck

Feu de Camp s'ouvre sur le moment où Nelly et ses enfants passent la frontière pour entrer en Allemagne de l'ouest et c'est une scène magistrale, pour moi la plus réussie de tout le roman. Faute de moyens, la petite famille se retrouve parquée dans un camp de transit où le rêve d'une vie meilleure s'effiloche entre les interrogatoires des services secrets et les mesquineries de cette existence communautaire. Je ne te cache pas que si tu comptais sur Feu de Camp pour illuminer ce mois d'avril tout pourri, c'est mal barré... Personnellement, je l'ai lu par petits morceaux tellement c'est glauque. J'ai trouvé que l'intrigue avait un peu tendance à se perdre sur des chemins de traverse, mais tout ce qui touche au personnage de Nelly est très touchant et juste, et c'est quand même une période passionnante de l'histoire contemporaine. A lire, donc.
"Feu de camp Berlin-Est, fin des années soixante-dix : une jeune femme dont la beauté classique et la tranquille détermination suscitent partout la curiosité a obtenu de passer à l’Ouest avec ses deux enfants Aleksej et Katja. Après avoir affronté les mille et une menaces et humiliations qu’infligeait la RDA à ces candidats au départ, voici Nelly Senff au pays de l’abondance et de la liberté. Mais l’Ouest, c’est d’abord pour les réfugiés la promiscuité d’une chambre partagée avec des inconnus au camp de Berlin Marienfelde et un avenir incertain. Sans compter les interrogatoires soupçonneux et sans fin de la CIA."

25.1.12

Lu en 2012 #1 *



Le Schmat doudou
 Pour fêter la naissance de Joseph, son grand-père tailleur lui offre une couverture qui devient son doudou. Plus tard, lorsque sa mère veut jeter la couverture abîmée, Joseph court voir le vieil homme qui la transforme en veste. Au fil des ans, le schmat doudou devient ainsi cravate, mouchoir, puis bouton, jusqu'à ce que l'enfant devenu grand n'en ait finalement plus besoin.
 Un joli conte traditionnel sur le passage à l'âge adulte et des illustrations dans lesquelles je retrouve cette raideur tendre et mélancolique que j'associe à la culture yiddish.
 Le Schmat doudou, raconté par Muriel Bloch et illustré par Joëlle Jolivet, Syros, Coll. Paroles de conteur, 2009.




Une certaine idée du bonheur
 Je vais essayer de te retracer le cheminement qui s'est opéré dans ma tête entre le moment où j'ai découvert le bouquin, celui où je l'ai lu et celui où j'ai entrepris de te le conseiller...  Attention, c'est complexe.
Après avoir parcouru le résumé en quatrième de couverture, j'ai aussitôt classé le livre dans la catégorie chick litt. Ça ne m'a pas empêchée de le prendre et même, truc de dingue, de le lire dans la foulée. Pourtant, il y a moult oeuvres autrement plus prometteuses dans ma pile de livres à lire qui tangue vertinigeusement et menace de s'effondrer à tout moment. A la réflexion, je crois que c'est à cause du nom de l'auteur : Rachel Kadish. Ça m'a fait penser à "Kadish pour l'enfant qui ne naîtra pas" de Kertesz et ça a suffi à me convaincre. Réflexe de Pavlov. Finalement, j'ai plutôt été déçue en bien, comme dit mon père (il est persuadé que c'est une expression courante en Suisse, mais les Suisses n'ont pas l'air de le savoir)... Sauf que tout à coup, au moment de t'en parler, je me rends compte que je ne sais plus ce que ça raconte. Le trou noir. Bref, j'ai fait des recherches et je me suis rappelé que l'héroïne était une universitaire new yorkaise d’une trentaine d’années. Il y a une histoire d'amour qui ne m'a pas passionnée, mais il y a aussi une intrigue assez géniale autour de sa titularisation et des rapports compliqués entre les différents membres du département de littérature. Pour moi, c'est ce qui sauve le livre.
 Une Certaine idée du bonheur de Rachel Kadish, roman traduit de l'américain par Céline Leroy, Sonatine, 2011.




La Colo de Kneller  
Pour ceux qui mettent fin à leurs jours, l'au-delà ressemble étrangement à l'ici-bas. On s'y fait livrer des pizzas et on se retrouve entre suicidés pour boire un coup au bar du coin en compagnie d'un Kurt Cobain obsédé par sa propre notoriété. Mais lorsqu'il apprend qu'Erga, dont il était amoureux de son vivant, s'est suicidée aussi, Hayim décide de partir à sa recherche...
 C'est un ovni littéraire, un texte surréaliste assez court plein d'un humour absurde et totalement désespéré qui me fait irrésistiblement penser aux blagues juives que mon grand-père aimait tant. Ça m'a donné envie de lire d'autres choses de Keret (à lire sur le sujet, cet article du Monde diplomatique).
 La Colo de Kneller d'Etgar Keret, roman traduit de l'hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, 2001.

* Une nouvelle catégorie dont l'intitulé, simple et efficace, a été trouvé chez Ktl

29.11.11

Pomelo !


 J'ai découvert il y a peu la série des Pomelo, grâce à la Blonde. C'est beau, c'est intelligent et ça a surtout une qualité que j'apprécie beaucoup dans la littérature ou le cinéma dits "jeunesse", c'est qu'il y a plusieurs niveaux de lecture. J'entends par là que le Pois chiche ne rigole pas pour les mêmes raisons que moi. Comme dans Le Monde de Némo, si tu veux. Quand tu te mets à ricaner devant les mouettes qui piaillent "A moi ! A moi !", c'est - un peu - pour faire savoir au reste de la salle que tu as capté la référence hitchcockienne. Mais le reste de la salle - c'est-à-dire le Pois chiche - est trop occupé à se gondoler sur le canapé en repensant à la scène où Mme Goéland prend une explosion sous-marine pour un prout de M. Goéland pour noter ta vaste culture cinéphile. Le reste de la salle ferait mieux d'aller voir un spectacle de Bigard, moi je dis... Bref, je m'égare.

 Tu l'as compris, j'aime beaucoup Pomelo. Nous avons commencé par le dernier né de la série, à savoir "Pomelo et les couleurs". Après un gros succès auprès du nain, nous avons poursuivi avec "Pomelo est amoureux", "Pomelo voyage" et le magnifique "Pomelo grandit". Tous de la même qualité, mais un chouïa complexes pour un enfant de trois ans. Là où les choses deviennent merveilleuses, c'est que samedi, le Brun et moi-même avons emmené le Pois chiche voir les vitrines de Noël du Bon marché - qui sont toutes pourraves, mais c'est une autre histoire. Et en arrivant à la librairie, que vois-je ? Benjamin Chaud en personne, en train de dédicacer ses livres ! J'ai aussitôt embarqué "Pomelo et les contraires" et surtout "Une chanson d'ours", son dernier ouvrage, qui a manqué de peu le prix du meilleur album 2011 à Montreuil et qui est encensé un peu partout. Bon, pour être tout à fait honnête, le Pois chiche a vite divagué vers les Barbapapa et c'est à peine s'il a jeté un oeil sur le dessin. Les enfants, c'est rien que des ingrats. Si j'avais su, j'aurais dit à Benjamin de me le dédicacer à moi.





13.9.11

I'll be back


 Salut ! Tu te souviens de moi ? Mais si, c'est moi ! La dernière fois, on avait longuement parlé de mon esthéticienne. Je t'avais dit que je partais en vacances, même que je devais te faire signe à mon retour. J'étais encore jeune et naïve, à l'époque. C'était avant la rentrée.
Aujourd'hui, je t'écris du front. Je n'ai toujours pas trouvé la perle qui ira chercher mon fils en plein milieu de la journée à 16 h 30 à l'école et pour l'instant, c'est moi qui m'y colle.

Mais chaque chose en son temps. Sur les vacances, y a pas grand-chose à raconter - c'est dire si elles étaient bonnes. Qu'il te suffise de savoir que grâce à mon gentil neveu et à ma sainte mère, j'ai réussi à m'enquiller Freedom, le dernier pavé de Jonathan Franzen (dont elle parle très bien) tout en adoptant un hâle du meilleur effet. J'ai aussi pris 750 photos du Pois chiche, de son cousin et de sa cousine en train de faire la bombe dans la piscine. Enfin, surtout le cousin et la cousine. Parce que quand l'eau est passée de 26° à 21° après une journée de mistral, le Pois chiche a rapidement manifesté un certain scepticisme face à toute cette histoire de baignade. Il a décrété qu'il préférait courir autour de la piscine en piaillant joyeusement et en s'arrêtant de temps à autre pour arroser les oliviers d'un pipi viril.



Par ailleurs, j'ai failli être écharpée par la foule en délire à la réception du panier intersidéral de la Soupe de l'espace. L'un a embarqué L'Assassin est au collège et le petit bloc-notes de bidules, l'autre s'est appropriée les boucles d'oreille glace et le joli carnet à secrets avec son cadenas, ta serviteuse a mis de côté Waterloo Necropolis avant qu'on le lui pique et les moules à gâteaux à pois ont servi d'écrin à des muffins absolument infâmes réalisés par moi-même avec l'aide précieuse des enfants. Quant au Pois chiche, il s'est littéralement tordu de rire à la lecture de C'est un livre. C'est vrai que le dialogue entre un singe qui lit L'Île au trésor et un âne qui s'interroge sur cet objet avec lequel on ne peut ni chatter, ni twitter, ni envoyer de textos est absolument irrésistible. Mais quand même, vu que le Pois chiche n'a jamais envoyé de textos, ni twitté et encore moins chatté, je me demande encore ce qui l'a autant fait marrer... L'autre livre, c'était La Bête, un recueil de quatre histoires relatant les mésaventures improbables et absurdes de la Bête éponyme et de ses compagnons. Les illustrations de Géraldine Alibeu sont tout aussi poétiques que le texte de Pei-Chun Shih (une auteure taiwanaise dont je n'ai pas réussi à déterminer si elle écrit en français ou si elle est traduite). Mais le véritable clou de ce panier garni, c'était évidemment le drap de bain Simon. Dès qu'il l'a vu, le Pois chiche s'en est emparé et il s'est mis à le traîner partout avec lui. Je peux te dire qu'avec sa serviette Caca Boudin, le roi n'était pas son cousin. J'ai eu le plus grand mal à la lui arracher pour la laver, une fois à Paris.


Le lendemain de notre retour, quand le Brun est venu l'embrasser avant de partir, le Pois chiche a tapoté le lit d'un air engageant en lui disant : "Pourquoi tu restes pas avec nous, papa ?" "Je ne peux pas, je dois aller travailler." Et le môme, sincèrement désolé : "Mais... Mais tu vas être crevé, ce soir !"


Bon, je comptais te narrer la rentrée dans la foulée, mais c'est trop long. Je te garde ma quête de la nounou idéale pour la prochaine fois (ça, c'est du teasing).

18.8.11

Un cri dans la nuit ou le récit du panier garni


Des cris suraigus percent le silence paisible de cet après-midi* estival... Pas de doute, un porc est en train de se faire égorger quelque part dans l'immeuble. Les voisins se postent prudemment à leur fenêtre pour évaluer la gravité de la situation. La dame du troisième claironne aussitôt son verdict à la cantonade. C'est la traînée du sixième qui s'est fait trucider. Depuis le temps qu'elle ramène des types louches chez elle, fallait s'y attendre ! L'agent immobilier du rez de chaussée penche plutôt pour une sieste crapuleuse chez le jeune couple du premier, mais il se garde bien de donner son avis. Il regagne ses pénates en soupirant d'un air rêveur. Au milieu de la cour, le concierge fait des moulinets dans le vide pour paraître plus imposant. Dressé sur ses ergots, il s'efforce de gagner quelques centimètres pour faire oublier son mètre soixante. S'il choppe le petit plaisantin qui brave son autorité, il va lui causer du pays ! Sûrement le propriétaire du kébab, déjà qu'il laisse ses clients téléphoner dans la cour. A force, on se croirait au souk, vous comprenez ? 
Tout à coup, un nouveau hurlement les fait sursauter tous en cœur.  
Ouéééé, j'ai gagnééééééééééééé ! 
Par la fenêtre ouverte du deuxième étage, tout le monde me regarde avec ahurissement faire la danse de St Guy dans un bureau vide. Et oui, les gens... J'ai gagné le concours de la soupe de l'espace et c'est kiki, le petit veinard qui va faire son persil avec une serviette à l'effigie de Simon, le lapin caca boudin ? C'est mon Pois chiche joli, pardi !

Merci la soupe de l'espace !

(Cherche pas, la photo n'a absolument rien à voir avec la choucroute - ou plutôt avec le panier garni.)
* NDLR : oui, en fait c'était l'après midi, mais "un cri dans l'après-midi", tu reconnaîtras que c'est tout de suite moins vendeur et donc, tu excuseras cette légère licence narrative.

18.5.11

Chacun cherche son livre

Un petit jeu lancé par Nö (qui m'a donné l'occasion de faire la visite de sa brocante du coeur) et découvert chez la Sucrette...




L'Art de voler, que j'ai acheté après avoir vu que Ktl le comparait à Maus, d'Art Spiegelman. Sache tout de suite que pour moi, rien n'égalera jamais l'immense Maus. Il n'empêche que je te recommande vivement cette histoire d'un homme qui rêve de prendre de la hauteur pour s'arracher enfin à la misère et à la médiocrité et dont le destin, sur fond de guerre mondiale et de guerre civile, épouse les espoirs et les désillusions des anarchistes espagnols. Quant à Polina, le livre de Bastien Vivès, il me semble l'avoir découvert chez Lisa il y a déjà un petit moment, mais beaucoup d'autres ont parlé depuis de cette danseuse attachante dont les souffrances, les doutes et les amours sont autant d'étapes dans un parcours initiatique pour apprivoiser enfin son talent.
T'as déjà lu Hans Fallada ? Il y aurait beaucoup à en dire, mais il te suffira peut-être de savoir que Primo Levi considérait Seul dans Berlin comme un des plus beaux livres jamais écrits sur la résistance allemande antinazie. Je viens à peine de terminer Le Buveur et je suis encore sous le choc. Ce récit autobiographique t'entraîne dans la longue et douloureuse descente aux enfers d'un homme qui découvre l'alcool. Si t'as pas trop le moral, passe ton chemin. C'est le genre de roman qui devrait être vendu avec la corde pour se pendre.
Et pour finir, le dernier James Lee Burke. J'aime bien le personnage de Dave Robicheau et cette ambiance si particulière de la Louisiane. Comme pour beaucoup d'auteurs de polar américains, il ne faut pas en lire plusieurs d'affilée sinon ils se confondent tous. Ça tombe bien, ça fait une éternité que j'ai rien lu de lui... Je te dirai ce que vaut Dernier tramway pour les Champs-Elysées quand je l'aurai lu.




Je comprendrais parfaitement que, comme le Pois chiche et le Brun, ton choix se tourne vers des lectures un peu plus coussin péteur. Mais si tu crois que dans la famille des Barbapapa, tout le monde il est rose et il est gentil, je t'arrête tout de suite ! Je te ferais remarquer que Barbamama est NOIRE : et paf ! premier couple mixte de l'histoire de la littérature enfantine. Et en plus, c'est tout plein de vilains promoteurs et d'horribles pollueurs, figure-toi. Quand on sait que ça a été écrit l'année du premier choc pétrolier, ça donne à réfléchir, non ?
Quant au Brun, il m'a subtilisé la suite de Quand souffle le vent du Nord, La Septième vague. Il est plutôt déçu, mais il l'a quand même dévoré. Je vais être obligée de le lire pour en avoir le coeur net...